
Et si le problème de la jeunesse française n’était pas un manque de talent, mais un manque d’opportunités ? Alors que le taux d’emploi des 15-24 ans stagne à 35% (deux fois moins qu’aux Pays-Bas), Patrick Martin, président du Medef, publie « Génération empêchée », un essai-programme qui place l’entreprise au cœur de la solution. Diagnostic lucide, propositions concrètes : un plaidoyer engagé qui pourrait bien changer le regard sur les jeunes.

© DR / Éditions de l’Observatoire
Une jeunesse empêchée », pas sacrifiée
Le titre dit tout : « Génération empêchée ». Pas sacrifiée, pas perdue : empêchée. La nuance est centrale. Selon Patrick Martin, les jeunes Français ne manquent ni de talent ni de motivation, mais d’opportunités pour se frotter au réel. Des diplômes qui s’accumulent sans toujours garantir l’insertion, un marché du travail à deux vitesses, des familles contraintes de pallier les carences de l’école et de l’État : le livre passe en revue les blocages, chiffres Insee et Dares à l’appui, en s’appuyant sur des parcours types (Karim l’intérimaire, Sofiane perdu dans les fichiers administratifs, Youssef devenu chef de rayon grâce à une alternance).
Comme il le répète : « Notre inertie nous coûte cher. Aucun de nos grands problèmes nationaux ne pourra se résoudre sans que soit traitée la question de la jeunesse. »
Le « capital d’expérience », l’idée forte du livre
Au cœur de la réflexion, une idée neuve : le « capital d’expérience ». À côté du capital économique et du capital culturel hérités de Bourdieu, l’auteur propose un troisième capital, celui qu’on ne reçoit pas mais qu’on construit : en occupant un poste, en commettant des erreurs, en apprenant sur le terrain ce qu’aucun cours ne transmet. Sa force ? Il peut être créé à volonté : par un stage bien encadré, une alternance sérieuse, un contrat en tutorat, quand le capital culturel, lui, reste difficile à redistribuer. L’idée est stimulante et, pour une fois, optimiste : ce qui fait défaut à un jeune de quartier prioritaire n’est pas une fatalité sociale, mais une expérience qu’on peut lui offrir.
Des chiffres qui tiennent la route
C’est sur le terrain des chiffres que le livre convainc le plus. Entre 2017 et 2024, les entrées en apprentissage ont bondi de 295 000 à près de 890 000 par an, avec près de 98% de cette hausse portée par le secteur privé ; le taux d’emploi des 15-24 ans est passé de 29% à 34,4%. Des données solides, qui montrent que la réforme de l’apprentissage de 2018 a produit des effets réels quand elle s’est appuyée sur des entreprises prêtes à embaucher.
Patrick Martin en tire des propositions précises : un ministre de la Jeunesse doté d’une vraie autorité interministérielle et de quatre indicateurs publics, un contrat direct pour les jeunes NEET (ni en emploi, ni en études, ni en formation), la généralisation de la garantie de loyer Visale, l’ouverture des 40 000 places d’internat vacantes, des attestations numériques de compétences, façon open badges, qui vaudraient de véritables « diplômes du réel ». Rien de démagogique, tout est chiffré et sourcé et entre nous, ça change des habituels livres de patrons engagés.
Le constat qu’il martèle dans les médias résume bien l’enjeu : « Le taux d’emploi des jeunes est de 35% en France quand il est de 51% en Allemagne ou 75% aux Pays-Bas. » Un « scandale français », selon ses mots, que les politiques évoquent trop peu.
Un plaidoyer qui s’adresse à tous les acteurs
Patrick Martin écrit en même temps qu’il agit : président du Medef depuis 2023, il est à la fois celui qui dresse le constat et celui qui propose des pistes d’action. Un chapitre entier présente les initiatives de son organisation, des « Semaines École-Entreprise » à « Tous mentors », autant de leviers concrets pour rapprocher jeunes et entreprises.
Le livre invite aussi les entreprises à aller plus loin : « Comment voulez-vous qu’ils vous fassent confiance si, dans vos entreprises, vous ne leur faites pas confiance ? » Une invitation à repenser les pratiques de recrutement et à donner davantage leur chance aux jeunes, même sans le diplôme « parfait ».
Un livre qui donne des raisons d’espérer
La tonalité dominante de l’ouvrage est porteuse d’espoir. Contre le fatalisme ambiant sur une génération anxieuse et sacrifiée, Patrick Martin propose une lecture opérationnelle : ce qui a été mal construit peut être corrigé. Des pays voisins l’ont déjà prouvé, chacun à sa manière : aux Pays-Bas, plus de trois jeunes sur quatre travaillent, contre un sur trois en France ; en Suisse, le taux de chômage des jeunes est environ six fois inférieur au nôtre.
Pour celui qui cherche, face au pessimisme sur l’avenir des 15-25 ans, des leviers concrets plutôt que des slogans, l’ouvrage mérite le détour. « Génération empêchée » (éditions de l’Observatoire, 17 septembre 2026).
Romain GIBERT










