Les réflexions de Platon, le récit des heurs et malheurs de Claude Lantier ou l’essai de Woolf sur les femmes et la création orientent clairement le questionnement vers le champ artistique et intellectuel. Ce n’est pourtant pas le seul domaine où la question des arcanes de la création se pose.

La question de la création relève en effet d’abord et essentiellement du théologique. D’après Thomas d’Aquin, seul Dieu crée à proprement parler, puisque lui seul n’opère pas au sein d’un monde préexistant, mais ex nihilo (à partir de rien). Confrontée à un modèle aussi radical, la production artistique, qui opère ex materia en s’inspirant des formes existantes, semble plutôt relever de l’imitation ou de la transformation que de la création à proprement parler. La dimension mimétique de l’art se trouve d’ailleurs au cœur de la critique platonicienne des artistes.

Si, au contraire, on détache la notion de création de la théologie, l’activité créatrice se retrouve disséminée dans de nombreux lieux. Pensons aux créateurs de mode, à la création d’entreprise ou de monnaie, pensons aussi au travail créatif des spécialistes du marketing, au rôle de la création dans l’activité technologique, scientifique ou philosophique. Y a-t-il dès lors des spécificités de la création artistique ? Le cas échéant, quelles sont-elles ?

La question de l’extension de la création peut également se poser à l’intérieur d’un champ. Toute production artistique, scientifique, marketing mérite-t-elle le nom valorisant de création  ? L’idée de création n’implique-t-elle pas un degré d’originalité, de rupture avec le passé que toutes les innovations ne sauraient satisfaire ? « Neuf fois sur dix, le nouveau n’est que le stéréotype de la nouveauté », disait Roland Barthes dans Le Plaisir du texte (1973). Le problème critique alors est de distinguer une création véritable d’une production qui, avec de légères variations, répète d’anciennes idées ou imite d’anciens modèles. Problème renouvelé aujourd’hui par le recours à l’intelligence artificielle : peut-on dire qu’un ordinateur crée ou ne fait-il que simuler l’acte créatif en combinant des procédés qui existent déjà ?

Le recours au vocabulaire de la création, vocabulaire d’inspiration religieuse, confère à certaines productions (humaines ou non) un prestige singulier, une unicité, une originalité. Il fait de leur apparition un événement. Mais comme l’a bien vu Walter Benjamin dans un essai important, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1939), les œuvres d’art ont en grande partie perdu leur aura depuis qu’elles sont reproductibles et donc visibles un peu partout (dans les livres, sur les tee-shirts, sur les pots de yaourt…). À cette reproductibilité technique s’ajoute aujourd’hui la productibilité technique des œuvres d’art par l’IA. Dans ce contexte, la question de savoir s’il faut renoncer au concept emphatique de création ou au contraire le défendre contre ses imitations se pose avec d’autant plus d’urgence.

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