Parler de génie, de don, de talent, c’est faire dépendre la puissance créatrice de dispositions individuelles, sinon d’une élection divine. Mais n’est-ce pas sous-estimer l’importance des conditions sociales et matérielles nécessaire à l’émergence des talents ?
Dans notre corpus, Virginia Woolf insiste particulièrement sur ce point, notamment afin d’expliquer la rareté des femmes créatrices sans avoir à se prononcer abstraitement sur les capacités des femmes : « La liberté intellectuelle, écrit-elle au chapitre VI, dépend des choses matérielles. La poésie dépend de la liberté intellectuelle. Et les femmes ont toujours été pauvres, pas seulement depuis deux cents ans, mais depuis le début des temps. Les femmes ont eu moins de liberté intellectuelle que les fils des esclaves athéniens. Les femmes, donc, ont plus de chance de finir comme des chiens que d’écrire de la poésie. C’est pour ça que j’ai tant mis l’accent sur l’argent et un lieu à soi. » Parmi les conditions propices à la création, elle compte ainsi la possibilité d’avoir du temps pour soi, un lieu à soi, une certaine aisance matérielle, mais aussi l’apport d’une certaine éducation et de certaines traditions intellectuelles, également une certaine tolérance à l’égard de l’activité créatrice, notamment pour les femmes qui s’y adonnent. Et de rappeler que « de façon générale, les circonstances matérielles sont contre [la création]. Les chiens vont aboyer ; les gens vont déranger ; l’argent doit être gagné ; la santé va décliner. En outre, accentuant toutes ces difficultés et les rendant encore plus pénibles à supporter, il y a l’indifférence notoire du monde. Le monde ne demande pas aux gens d’écrire des poèmes et des romans et des histoires ; le monde n’en a pas besoin » (III).
À cela, on pourrait ajouter que pour atteindre un état d’esprit propice à la création, de nombreux artistes s’attachent à des routines définies (tel lieu, telle heure, tel stylo, tel outil, etc.). Certains veillent à ce que règne sur leur lieu de travail un ordre maniaque, d’autres ont besoin d’une forme de désordre. D’aucuns n’hésitent pas à recourir à des stimulants : café (Balzac !), marche, alcool, drogues. Rajoutons également l’importance souvent inavouée de l’émulation, des jalousies, voire des haines. Dans leur dialogue sur Les Coulisses de la création, Cédric Villani et Karol Beffa relèvent tous deux sur ce point : « Il n’y a pas que l’environnement physique, il y a aussi l’environnement humain, c’est une évidence. L’inspiration, mais aussi l’émulation, voire le défi que te lancent les gens autour de toi. » L’orgueil, le désir de reconnaissance, l’appât du gain, la quête de la notoriété jouent leur rôle dans l’aventure créatrice. Toutes ces conditions méritent d’être comptées parmi les arcanes de la création : ce sont les petites habitudes intimes, éventuellement les petits secrets, les choses tues (pour reprendre un titre de Paul Valéry) des artistes.
Mais n’est-ce pas là accorder trop d’importance à des facteurs exogènes au processus créatif lui-même ? Après tout, certains artistes ont créé dans des conditions misérables, sans confort, ignorés de tous. La flamme créatrice dépend-elle à ce point de l’environnement physique et social ? Il est tentant d’affirmer qu’un tempérament artistique, qu’un don créateur, s’affirmera quel que soit le milieu dans lequel il évolue. En ce sens, la sœur de Shakespeare, contrairement à ce que soutient Virginia Woolf, aurait dû devenir une grande artiste. À l’inverse, cette croyance dans l’invincibilité du génie artistique n’est-elle pas un symptôme supplémentaire « de la gangrène romantique » que dénonce Zola dans L'Œuvre ?