« Ah ! Cet effort de création dans l’œuvre d’art, cet effort de sang et de larmes dont il agonisait, pour créer de la chair, souffler de la vie ! Toujours en bataille avec le réel, et toujours vaincu, la lutte contre l’Ange ! » (L’Œuvre, chapitre IX). Pourquoi le processus créatif est-il si difficile ? L’est-il nécessairement ? Listons quelques-unes des difficultés que doit affronter la créatrice ou le créateur.

Tout d’abord, l’originalité n’est pas donnée à toutes et à tous. Très souvent, l’artiste reproduit des stéréotypes, des clichés, des poncifs. Il retrouve d’anciennes manières et peine à se détacher de certaines conventions. Ensuite, si par bonheur une vision ou idée originale se laisse entrevoir, encore faut-il réussir à l’accomplir, à lui donner corps. « Ça vous étonne, mais il y a des jours où je me demande si je vais savoir dessiner un nez », avoue un peu honteusement le vieux maître Bongrand dans L’Œuvre. Se posent ici des questions techniques, mais aussi, plus profondément, la capacité de l’art à atteindre son but. Pensons à Platon qui soutient dans La République que la représentation mimétique de la réalité ne donnera toujours qu’un pâle simulacre de la réalité elle-même.

Cela dit, le grand artiste ne doit-il pas aussi s’affranchir en partie de sa sensibilité particulière, de ses tics et manies, pour atteindre une forme d’impersonnalité et d’universalité ? Ainsi, Woolf écrit-elle, au début du chapitre II d’Un lieu à soi : « Il fallait dégager ce qui était personnel et ce qui était accidentel dans toutes ses impressions pour s’efforcer d’atteindre au fluide pur, à l’huile essentielle de vérité. » Il semble donc que l’artiste doive en même temps faire jouer sa sensibilité et son intelligence contre les idées toutes faites et se distancier de lui-même pour toucher les autres. Confronté à une tâche si difficile, l’artiste fait souvent la cruelle épreuve de son impuissance.

Enfin, ce travail de création, souvent solitaire, placé sous le sceau de l’incertain, est parfois l’objet d’une véritable réprobation sociale, et celui qui s’y adonne est rarement encouragé avant d’avoir connu le succès, a fortiori si c’est une femme. Ainsi, aux difficultés techniques, psychologiques, intellectuelles inhérentes au processus créatif peuvent s’ajouter des obstacles sociaux, économiques, matériels, à commencer par la nécessité d’avoir un lieu à soi. Dans ces conditions, le processus créatif semble être un véritable chemin de croix !

On nuancera toutefois ce portrait au noir. Toutes les créatrices et tous les créateurs connaissent sans doute des moments de solitude et de désespoir, mais ils sont aussi engagés dans des collectifs de travail qui les soutiennent et avec lesquels ils partagent leurs espoirs, leurs joies, leurs découvertes. L’artiste, en ce sens, n’est pas si solitaire qu’on se plaît à le dire, ou alors sa solitude est peuplée et loin d’être désolée : « Les chefs-d’œuvre ne naissent pas isolés et solitaires ; ils sont le fruit de nombreuses années à penser en commun, à penser par le corps des gens, de sorte que l’expérience de la masse est derrière la voix solitaire », constate ainsi Virginia Woolf dans Un lieu à soi. Et l’incertitude inhérente au processus créatif est certes parfois vécue comme un calvaire, mais ne peut-elle également être prise comme une aventure ? Voire un jeu ? Pensons à des mouvements comme l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) qui, loin de soulager le créateur de certaines contraintes, a surenchéri en incitant les créatrices et les créateurs à s’en donner des nouvelles pour intensifier leur créativité. La création alors se fait récréation !

EN RÉSUMÉ