Les artistes sont-ils des artisans qui excellent dans leur art ou y a-t-il une différence de nature entre un travail artisanal et une activité créatrice ?

Un philosophe comme Aristote distinguait trois grands types d’activité humaine : l’activité productrice d’objets matériels, ou poiesis, l’activité de connaissance et de contemplation, ou theoria, et l’action humaine, ou praxis. Ce faisant, il tendait à subsumer le travail artisanal et la création artistique sous une même catégorie, celle qui consiste à imposer une forme (morphe) à une matière (hyle), que ce soit à des fins utilitaires ou pathétiques (émotionnelles). Bien sûr, il ne méconnaissait pas certaines spécificités des œuvres littéraires ou picturales – sa Poétique en atteste –, mais là n’était pas pour lui la différence la plus décisive. Au contraire, en inscrivant le travail poétique dans la catégorie plus générale de la production, Aristote soutenait, contre Platon, que l’activité poétique était un art comme un autre, même si elle avait ses règles propres (comme tout art, au demeurant).

À partir de la Renaissance, les artistes et les philosophes vont toutefois revendiquer une singularité forte et soutenir que leur art relève davantage d’une activité créatrice et spirituelle una cosa mentale », disait Léonard de Vinci) que d’une activité manuelle, productrice et reproductrice. Il s’agit alors pour la peinture et la sculpture d’intégrer la classe noble des arts libéraux, opposés aux arts techniques, dits serviles (c’est-à-dire au service de fins plus hautes). Dans ce contexte, la conception platonicienne de l’artiste comme être inspiré par les dieux va reprendre du service, mais de façon plus positive et moins critique que dans l’Ion.

Cette discussion du rapport entre l’artisanal et l’artistique a en réalité deux composantes, qu’il importe de distinguer. Se pose d’une part la question de la singularité du travail créatif par rapport au travail artisanal, d’autre part la question de la différence de valeur, ou de noblesse, entre les deux types d’activités. Pour ce qui est de la différence entre les deux types d’activités, écoutons Soulages, un peintre contemporain : « La démarche de l’artiste est profondément différente de celle de l’artisan  : l’artisan va vers un objet qu’il connaît, qu’il sait faire, ou qu’on lui a appris à faire. L’artiste, avec une intuition de ce que recèlent les techniques plus qu’avec des connaissances apprises, va vers ce qu’il ne connaît pas, par des chemins qu’il ne connaît pas. » Admettons cette différence d’orientation entre le travail artistique et artisanal, faut-il en déduire une hiérarchie de valeur ? N’y a-t-il pas des formes d’excellences artisanales qui surpassent de nombreuses performances artistiques ? Par ailleurs, cette distinction entre le talent artisanal et le talent artistique va-t-elle de soi ? Le travail artisanal ne sollicite-t-il pas également l’imagination créatrice et le travail artistique ne demande-t-il pas souvent des habiletés techniques caractéristiques du travail artisanal  ?

EN RÉSUMÉ