L’écrivain et poète français Cyrano de Bergerac (1619-1655) publie, à titre posthume et dans une version expurgée, L'Autre Monde ou les États et Empires de la Lune (1657), œuvre considérée comme les prémices du genre de la science-fiction : un récit à la première personne où le narrateur, parti à la conquête de la Lune, y découvre les lunaires, géants qui marchent à quatre pattes. Puis, c’est en 1726 que l’écrivain et ecclésiastique anglo-irlandais Jonathan Swift (1667-1745) publie, quelques décennies plus tard, Les Voyages de Gulliver, roman satirique qui fait le récit des voyages d'un chirurgien de marine, Lemuel Gulliver, vers des contrées imaginaires : Lilliput, peuplée d'hommes hauts de quelques centimètres, puis Brobdingnag, pays de géants, et l'île volante de Laputa.
Aussi les deux récits usent-ils du voyage vers un monde à l'échelle inversée pour porter, par un détour satirique, un regard critique sur leur époque : chez Cyrano, le narrateur est traduit en justice par les prêtres lunaires pour avoir soutenu que la Lune était un monde, procès qui vise l'intolérance religieuse et l'arbitraire des dogmes du XVIIe siècle, tandis que chez Swift, la guerre que se livrent Lilliput et l'île voisine de Blefuscu naît d'un désaccord dérisoire sur la manière de casser un œuf à la coque, allégorie des rivalités religieuses et politiques de l'Europe du XVIIIe siècle. Cette même tradition du voyage imaginaire comme miroir tendu à la société a inspiré, trois siècles plus tard, deux adaptations dramatiques contemporaines : L'Autre Monde mis en scène par Benjamin Lazar en 2004 et Gulliver par Valérie Lesort et Christian Hecq en 2022, récompensé la même année de deux Molières, celui de la mise en scène d'un spectacle de théâtre public et celui de la création visuelle et sonore. Les deux adaptations suivent une démarche différente répondant au problème de la manière de donner corps, sur un plateau, à un monde qui n'existe que dans les mots d'un roman. En effet, quand Benjamin Lazar choisit le dépouillement le plus strict (un seul comédien, deux musiciens, la déclamation et la gestuelle restituées du XVIIe siècle, la seule lumière de la bougie), Valérie Lesort et Christian Hecq choisissent, à l'inverse, la démonstration technique et l'illusion en mettant en scène sept comédiens-marionnettistes, un castelet (petit théâtre de marionnettes en bois), des marionnettes hybrides et le théâtre noir, technique consistant à dissimuler des manipulateurs vêtus de noir sur un plateau noir pour donner l'illusion que les objets et les figures se meuvent seuls. Enfin, un choix de coupe distingue aussi les deux adaptations : alors que Lazar conserve la globalité du récit de Cyrano, Valérie Lesort ne retient du roman-fleuve de Swift que le premier voyage, celui de Lilliput, laissant de côté Brobdingnag et Laputa.