Voici une proposition de corrigé.
Première partie : Quel regard Jean Giono porte-t-il sur le travail de la machine ?
Une ligne directrice pour répondre à cette question consistait à souligner comment Giono élabore progressivement la notion d’un « esprit de la machine », qui se confronte et se mesure à l’esprit de l’homme qui les a fabriquées. Le mouvement du texte est celui d’un retournement et d’un dépassement : les machines, au pluriel, forment un système qui dépasse la « fin » pour laquelle l’homme les a créées.
Ce dépassement, dans un premier temps, est produit par un certain nombre d’effets littéraires, en particulier, une longue description caractérisée par une large accumulation des effets et fonctions de la machine. On pouvait, entre autres, souligner :
- a) de nombreuses hyperboles, dès le départ (« de l’immense armée immobile des usines », on pouvait noter l’allitération, « jusqu’à celle qui peut grossir mille fois le soleil »).
- b) une personnification des machines (« l’immense armée des machines animées épaule contre épaule »), décrites comme une autre humanité, certes produite, mais tout autant productive ;
- c) le fait que Giono parle des machines au pluriel et en général, ce qui lui permet d’utiliser le même sujet pour un ensemble extrêmement varié de verbes (l. 5-10), incluant y compris des actions contraires, présentées par des antithèses (« les allument, les éteignent partout à la fois ») ;
- d) un phénomène général de gradation, qui mime le mouvement d’entraînement par lequel les machines échappent à l’homme (notamment l. 10-13) ;
- e) des métaphores qui dépassent le simple rapport machines-hommes, puisqu’elles font des machines des équivalents à la fois de forces naturelles (« le vent ») et (« la fourmilière »).
Dans un second moment, la description se fait plus analytique et Giono, après avoir souligné avec lyrisme comment les machines produisent un phénomène qui leur est propre, conclut en distinguant deux « fins » : la fin humaine pour laquelle les hommes les ont inventées, et la fin qui échappe à l’homme. Ces deux fins correspondent à un travail sur deux matières : sur la matière naturelle qu’elles transforment, et sur l’homme lui-même qui se sert de la machine. On assiste donc à un renversement : le produit de l’homme aboutit à modifier l’homme lui-même, et c’est ce qui constitue l’esprit de la machine, sa capacité à résister et à attribuer de nouvelles fins à l’homme.
Deuxième partie : Dans quelle mesure les machines échappent-elles à l’humain ?
La réflexion pouvait se nourrir du texte de Giono et interroger les limites du pouvoir humain sur les machines et donc les limites de la liberté de l’être humain sur elles. On pouvait d’abord définir les machines comme un système construit, composé de plusieurs éléments, mais capable de réaliser, à partir d’une certaine énergie, une fin déterminée. En théorie, ce composé est produit par l’homme et vise à réaliser une fin fixée et déterminée par celui qui produit la machine. Mais le caractère autonome de la machine, capable de réaliser sa fin sans que l’action même de transformation soit accomplie par l’être humain, peut soulever un doute : si les machines réalisent, par définition, d’elles-mêmes leur effet, ne peuvent-elles pas échapper à l’humain, c’est-à-dire accomplir des fins qui n’ont pas été prévues par celui-ci ?
On pouvait ainsi construire une réflexion en trois moments :
I – Les machines, un produit de l’humain
Dans un premier temps, on pouvait souligner que les machines ne semblent pas échapper à l’humain dans la mesure où elles sont produites et fabriquées par ce dernier :
- a) Les machines servent à remplacer l’humain certain, à substituer son travail mécanique, mais afin de réaliser une fin qu’il a lui-même désirée : elles sont donc l’expression de ses désirs et de ses besoins ;
- b) Elles sont l’expression de la connaissance et la réflexion technologique de l’humain, et sont un produit particulier mais essentiel de la culture ;
- c) Les machines, si elles réalisent leurs effets en autonomie, ont besoin de techniciens, de personnes qui les actionnent et les réparent, qui peuvent même développer une certaine familiarité avec les machines (Matthew Crawford, L’Éloge du carburateur).
II – Mais ce produit de l’action humaine a aussi une vocation autonome, qui peut en partie échapper à l’être humain qui s’en sert et qui le produit.
On pouvait ici distinguer la situation de l’ouvrier qui travaille avec la machine et de l’ingénieur qui produit et conçoit la machine.
- a) Pour l’ouvrier qui se sert de la machine, cette dernière lui échappe dans la mesure où, comme le souligne Marx, la machine ne lui appartient pas et produit une valeur qui enrichit le capital d’un autre. Bien plus, l’ouvrier ne sert qu’à actionner ou contrôler un processus qui se réalise en son absence : l’ouvrier devient l’instrument de la machine.
- b) Pour l’ingénieur qui conçoit les machines, celles-ci acquièrent souvent, au fil de l’usage, de nouvelles fins. Plus précisément, on peut souligner que les fins pour lesquelles sont produites les machines peuvent servir elles-mêmes de matière à d’autres fins (politiques, sociales), qui ne sont pas toujours contrôlées par l'humain qui les a conçues.
- c) À un niveau plus général, les machines forment un système de machines connectées les unes aux autres, où l’être humain semble remplacé et substitué. Contrairement à un simple instrument, les machines peuvent d’elles-mêmes fabriquer d’autres machines ; elles accomplissent un mouvement qui n’est pas directement guidé par celui qui s’en sert. Plus métaphysiquement, la machine, parce qu’elle est fabriquée, peut surpasser en longévité et en efficacité l’être humain qui la produit : de là vient ce que Günther Anders nomme la « honte prométhéenne » de l’homme, honte de celui qui n’a pas été fabriqué devant ce qui peut le dépasser en capacités physiques (voire mentales).
III – Les machines échappent à l’humain en grande partie parce que celui-ci les laisse lui échapper
Comme on l’aura noté plus haut, les machines ont des effets qui ne sont pas toujours prévus et anticipés par l’être humain (on pouvait souligner les effets secondaires de certaines machines, du point de vue du réchauffement climatique). Cependant, il existe aussi un certain nombre d’effets que les humains peuvent connaître et comprendre, et aussi rectifier.
- a) Les machines, si elles produisent un effet technique intérieur, peuvent toutefois être l’objet d’une certaine connaissance adéquate. L’ingénieur est capable de comprendre les machines. Celles-ci n’échappent donc à l’humain que parce qu’il manque de connaissances à leur propos : c’est pourquoi Gilbert Simondon appelle à une réforme culturelle et éducationnelle où il s’agit de comprendre les objets techniques et les machines de l’intérieur, en en saisissant le fonctionnement.
- b) Les fins auxquelles sont soumises les machines sont en partie déterminées par des êtres humains et il appartient à ceux-ci de les réorienter ou de les modifier lorsqu’elles échappent à sa liberté. On pouvait notamment discuter, ici, l’importance de la régulation et de la législation sur l’usage de certaines machines (comme l’intelligence artificielle).