Inspiré à la fois par la vie de Zola — l’amitié entre Sandoz et Claude évoquant celle qui liait l’écrivain à Cézanne — et par les débats artistiques de son temps, notamment autour de l’essor du naturalisme, de l’impressionnisme et de l’art nouveau, que révèle L’Œuvre des mécanismes et des mystères de la création artistique ?

Le roman décrit tout d’abord les affres de la création, les tourments individuels et collectifs que les artistes masquent généralement en société, mais auxquels ils n’échappent que très rarement lors de leurs séances de travail. Aux ambitions, aux espoirs, aux réussites succèdent les échecs, « les luttes vaines et solitaires » (chap. III), les moments d’impuissance et de déception. De fait, Sandoz semble conclure le roman par ce constat d’échec : « Puisque nous ne pouvons rien créer, puisque nous ne sommes que des reproducteurs débiles, autant voudrait-il nous casser la tête tout de suite. »

Dès le premier chapitre, le roman dit également quelque chose du devenir du désir dans l’art, de sa sublimation. La rencontre avec Christine déclenche d’abord un désir charnel qui va peu à peu changer de nature : « Tout son trouble, sa curiosité charnelle, son désir combattu, aboutissaient à un émerveillement d’artiste. » La femme, de personne désirée et aimée, devient progressivement un modèle, pour ne pas dire un objet à peindre : « [I]l ne lui jetait plus que ces clairs regards de peintre, pour qui la femme a disparu, et qui ne voit que le modèle. » La discussion finale entre Claude et Christine qui veut arracher son homme à la peinture révèle que cette thématique psychologique, pour ne pas dire psychanalytique, constitue une des lignes directrices du roman.

Ajoutons à cela la description du monde de l’art, de ses institutions (l’académie, le marché de l’art, l’importance croissante du journalisme, le rôle du public, etc.), de ses rivalités. Le onzième chapitre prend acte par exemple du pouvoir croissant de la presse sur les carrières : « C’est la fin, c’est fatalement le journaliste qui traite les auteurs de ratés, le bâcleur d’articles tombés dans l’exploitation de la bêtise publique. »

Roman de la création, de la modernité, du désir, qui ne passe sous silence ni les misères des artistes, ni les soubassements institutionnels du monde de l’art, L’Œuvre promeut donc une forme de réalisme, de véracité, contre l’idéalisme artistique qui aurait prévalu lors de la période romantique. « Notre génération a trempé jusqu’au ventre dans le romantisme, et nous avons beau eu nous débarbouiller, prendre des bains de réalité violente, la tache s’entête, toutes les lessives n’en ôteront pas l’odeur », déclare Sandoz, le porte-parole de Zola, à la fin du roman.

On a pu soutenir que l’art, auquel on se sacrifie et duquel on attend une forme de salut, était progressivement devenu une religion au moment même où la foi en Dieu s’affaiblissait en Occident. L’Œuvre interroge cette nouvelle espérance : « Et s’il n’y avait pas plus de paradis pour l’artiste que pour le catholique, si les générations futures se trompaient comme les contemporains, continuaient le malentendu, préféraient aux œuvres fortes les petites bêtises aimables !… Ah ! Quelle duperie, hein  ? Quelle existence de forçat, cloué au travail, pour une chimère ! »

EN RÉSUMÉ