Ion est un rhapsode, c’est-à-dire un homme honoré dans la Grèce antique pour le talent avec lequel il récite et commente des textes, en l’occurrence les épopées homériques. Cela requiert de la mémoire, l’Iliade et l’Odyssée étant des œuvres conséquentes par leur ampleur et la diversité des sujets abordés (les choses de la guerre, de l’amour, de la religion, de la médecine, des relations humaines, etc.). Cela sollicite aussi des dons d’interprète, la fortune du rhapsode dépendant de sa capacité à captiver la foule  : « Car il faut que je fasse attention à eux [les auditeurs], et même très attention  ! En effet, si je les fais pleurer, c’est moi qui serai content en recevant mon argent, mais si je les fais rire, alors c’est moi qui vais pleurer, en pensant à l’argent que j’aurai perdu  ! » (535e). Enfin, une telle profession exige une capacité de commenter, de mettre en perspective ce qu’on vient de déclamer et de valoriser les choix formels du poète. Le rhapsode est donc un homme aux talents multiples et Ion, qui n’est pas peu fier de sa personne, n’est pas n’importe quel rhapsode  : il vient de remporter un concours à Épidaure.

Mais Socrate se méfie de ces hommes qui, à l’instar des sophistes, se prétendent compétents dans des domaines multiples sans qu’il soit possible de définir clairement la nature de leur compétence. D’autant plus qu’Ion n’excelle que dans l’interprétation et le commentaire des œuvres d’un seul auteur, Homère : « Quelle est donc la cause, Socrate, qui fait que lorsqu’on s’entretient de n’importe quel autre poète, moi, je n’y fais pas attention et je suis incapable de rien proposer de valable – au contraire, je me mets tout simplement à somnoler. Mais fait-on la moindre mention d’Homère, aussitôt me voilà réveillé, je suis tout attention, et j’ai beaucoup à dire  ! » (532 c). Tentons une analogie : que dirait-on d’un commentateur sportif, qui ne sait commenter que les matchs du PSG, ou d’un professeur de mathématiques, qui ne peut corriger que les copies de ses meilleurs élèves ? Ont-ils vraiment un savoir et un art, une techne, une compétence réglée permettant de produire de façon maîtrisée des compétences ?

Tout l’intérêt de l’Ion résidera dès lors dans le double mouvement que le dialogue accomplit. D’un côté, le rhapsode y sera célébré comme un homme divin, inspiré ou habité par les dieux, possédé par eux. Mais d’un autre côté, ses prétentions au savoir et à la maîtrise d’un art seront soumises à une critique dévastatrice. La question est ainsi celle de l’origine du talent du rhapsode : procède-t-il d’un savoir humain ou d’une inspiration divine ? D’une pleine possession de ses moyens ou au contraire d’une dépossession de soi  ? S’ouvre ici une discussion sur la nature de l’interprétation théâtrale et de la création poétique, qui s’étendra sur des siècles et dure encore aujourd’hui, du paradoxe du comédien théorisé par Diderot à la distanciation brechtienne, des fureurs de la Renaissance à la description méticuleuse du travail intellectuel propre à l’invention poétique proposée par Paul Valéry. Et l’enjeu de la discussion n’est pas mince tant les prestiges de la parole des poètes et des rhapsodes sont grands. Généralisons et actualisons le problème : le talent des artistes leur donne une certaine aura, mais confère-t-il à leur parole une autorité spéciale dans la sphère publique ?

EN RÉSUMÉ