À travers les siècles, le roman a façonné notre vision de l’amour.
Au XIIe siècle, sous l’égide de Chrétien de Troyes, naît l’amour courtois. L’avènement du roman l’accompagne. La relation amoureuse est calquée sur la structure féodale : la dame est la « suzeraine » et le chevalier son « vassal ». L’amour est une épreuve extérieure faite de combats et de prouesses.
Apparaît également l’amour-passion avec le mythe de Tristan et Iseult et le récit fragmentaire dont s’est possiblement nourri Chrétien de Troyes. À l’opposé de la courtoisie, ce mythe présente l’amour comme une maladie fatale et destructrice, subie à cause d’un sortilège (le philtre magique).
À partir du XVIIe siècle et jusqu’au XVIIIe, une évolution vers l’intériorité du sentiment amoureux et de la passion est palpable. La Princesse de Clèves marque une rupture en déplaçant l’amour du champ de l’action héroïque vers celui du dilemme psychologique intérieur. Le roman libertin (Crébillon fils, Laclos), quant à lui, transforme l’amour en un jeu de séduction cynique et stratégique. Parallèlement, Rousseau, avec La Nouvelle Héloïse, lie l’amour à la nature et à la vertu morale.
Au XIXe siècle, l’âme romantique perçoit l’amour comme une force absolue, individuelle et transgressive, souvent vouée à l’échec face à une société étouffante. Stendhal théorise la dualité entre « amour-passion » (total et irrationnel) et « amour-vanité » (recherche de prestige social). Avec les réalistes, le mythe de l’amour romanesque s’effondre. Le « bovarysme » désigne cette tendance tragique à calquer ses désirs sur les modèles lus dans les livres.
Le siècle suivant voit l’émergence d’une vision marquée par le doute, le traumatisme historique et la remise en question existentielle, voire la désillusion comme chez Proust où l’amour est disséqué avec une lucidité quasi scientifique. Dans À la recherche du temps perdu, l’amour est lié à la souffrance, à la jalousie et à l’impossibilité de posséder l’autre totalement. L’être aimé devient un objet de projection, inaccessible par nature.