Le complotisme : une pensée fermée sur elle-même
Nous avons vu le faux se glisser dans le vrai de mille manières : par manipulation, par mensonge, par imitation, par anticipation. Le complotisme constitue un cas limite : il ne se contente pas de fabriquer du faux, il retourne une affirmation officielle et se présente lui-même comme la seule vérité, la version authentique face à ce qui est présenté comme un mensonge officiel supposé généralisé. Nous avons vu pourtant qu’il était bon de douter, de questionner et de vérifier une version officielle : il existe en effet des manipulations ou même des mensonges d’État. Mais le complotisme sort du cadre de la pensée critique, il présente une structure de pensée fermée. Toute preuve contraire à l’opinion attendue est réinterprétée comme une preuve supplémentaire de la conspiration. Les chercheurs en sciences sociales ont identifié quelques traits récurrents dans les théories du complot : un événement présenté comme trop important pour avoir une cause « banale » ; un groupe puissant qui agirait dans l’ombre ; l’idée que rien n’arrive par hasard, que tout est intentionnel ; une défiance systématique envers les sources institutionnelles (État, médias, science).
Des réseaux sociaux à l’esprit critique : combattre le complotisme
À ce sujet encore, il n’y a rien de neuf. Des théories du complot existent dès l’Antiquité, mais Internet et les réseaux sociaux démultiplient leur vitesse de diffusion et, grâce à la facilité de créer des communautés closes sur les réseaux sociaux, en font une chambre d’écho qui renforce les théories à chaque interaction. Le complotisme pousse la logique de la post-vérité (où l’émotion et l’opinion priment sur les faits vérifiables) à son terme : il ne s’agit plus seulement de préférer une opinion à un fait, mais de construire un système de pensée qui est imperméable à la contradiction. Le doute, initialement moteur de la recherche du vrai, devient une fin en soi, retournée contre la vérité elle-même. En prétendant être le seul vrai, le discours complotiste transforme le doute, moteur de la connaissance, en certitude close. Face à lui, la meilleure arme n’est ni le mépris ni la naïveté, mais la démarche critique, l’éducation aux médias et à l’esprit critique, dès le plus jeune âge, ainsi que la transparence des institutions et des médias sur leurs méthodes (sources, corrections d’erreurs) pour restaurer une confiance dont le complotisme montre qu’elle est fragilisée.