Double vie : créer un faux soi-même
L’identité de chacun est une construction sociale : elle existe à travers le regard d’autrui, les papiers officiels ou le récit que l’on fait de sa propre existence. Dès lors, la doubler ou la remplacer devient possible – pour se protéger, pour créer, pour séduire ou pour tromper. La double identité désigne donc le fait de vivre sous deux noms, deux statuts sociaux ou deux « vies » distinctes. Ce phénomène, aussi ancien que la vie en société, traverse l’histoire, le droit, la littérature et, plus récemment, l’univers numérique : de l’exilé contraint de changer de nom pour échapper à un danger, à l’internaute qui se crée un profil fictif sur un réseau social, en passant par l’écrivain publiant sous un pseudonyme ou le héros de fiction qui dissimule ses pouvoirs sous une apparence ordinaire. Il faut cependant distinguer ce dédoublement volontaire, où l’individu fabrique lui-même son propre double, d’un phénomène inverse : celui des sosies, où un individu se voit attribuer un double extérieur à lui-même. Parfois même ce n’est plus le sujet qui crée le faux, mais un tiers qui capte son identité – la frontière entre construction et usurpation de l’identité apparaît alors dans toute sa netteté.
Les enjeux d’une double vie
La double vie répond à des logiques très différentes selon les cas : nécessité vitale, stratégie de création, ou volonté de tromper. Dans certains cas, l’invention d’une identité fictive est une nécessité : il s’agit d’échapper à un danger et de permettre sa propre survie. C’est le cas des résistants et des personnes persécutées qui, sous l’Occupation, circulaient sous de fausses identités pour échapper à une arrestation, ou des témoins protégés qui reçoivent aujourd’hui une nouvelle identité légale dans le cadre de procès sensibles. Dans le même ordre d’idée, quand un artiste se crée une double identité, en prenant un pseudonyme, par exemple, il peut plus facilement se réinventer, échapper au poids d’une réputation antérieure, ou faire juger une œuvre indépendamment de son nom de naissance. Mais la double vie peut aussi répondre à des motifs plus douteux, voire délictueux. Se faire passer pour un autre dans le but d’obtenir un avantage matériel, affectif ou social relève de l’escroquerie identitaire : les faits divers regorgent de mariages frauduleux ou d’usurpation d’identités dont certaines sont restées célèbres. Ces affaires, souvent spectaculaires, mettent en lumière la crédulité collective et les failles des dispositifs de vérification de l’identité. Et notre intérêt pour ces faits divers témoigne de notre fascination pour le faux.