Le vrai et le faux : des alliés

L’art nous pousse à adopter un point de vue bien différent dans notre réflexion sur le vrai et le faux. En effet, dans l’art, le vrai et le faux ne sont plus contradictoires, et ils ne s’opposent pas de manière aussi frontale. Au contraire, l’art produit de façon consciente et volontaire des représentations qui ne sont pas la réalité, tout en prétendant dire quelque chose de vrai. Contrairement au mensonge ou à la tromperie, il existe au fondement de la démarche artistique un pacte implicite avec le spectateur ou le lecteur, qui sait qu’il regarde une représentation. L’art serait alors moins un faux qui trompe qu’un faux qui éclaire, qui donne à voir autrement, parfois même plus clairement la réalité, un « mensonge qui dit la vérité » comme l’a écrit Jean Cocteau.

Le refus ou l’acceptation du faux en art

Cette tension entre le vrai et le faux artistique traverse en réalité toute l’histoire de la pensée occidentale, se renouvelant sans cesse sous des formes nouvelles. Dans l’Antiquité, déjà, deux conceptions philosophiques s’opposent frontalement. Platon condamne les artistes : pour lui, l’art trompe le spectateur en lui donnant l’illusion de la connaissance, alors qu’il ne produit que des apparences. Aristote, dans sa Poétique, renverse cette hiérarchie : l’imitation n’est pas un mensonge, mais une activité naturelle et féconde, et en imitant les actions humaines, la tragédie révèle des vérités universelles sur la condition humaine. Le faux artistique devient ainsi un chemin vers une vérité supérieure. Cette méfiance à l’égard de la représentation ne disparaît pas avec l’Antiquité. Au XVIIe siècle encore, Molière se voit refuser les sacrements religieux après sa mort : en endossant sur scène des identités qui ne sont pas la sienne, le comédien incarne aux yeux de l’Église une forme de mensonge vivant. À la même époque pourtant, une tout autre logique s’affirme avec les trompe-l’œil, qui visent, au contraire, une imitation si parfaite qu’elle abolit la frontière entre l’œuvre et la réalité – non plus pour tromper, mais pour éblouir. Cette tension se prolonge enfin dans l’esthétique réaliste et naturaliste du XIXe siècle : le roman, le théâtre puis le cinéma inventent des personnages et des situations fictives, mais visent, à travers cette fiction assumée, une vérité psychologique, morale ou sociale.

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