À la différence de Dieu qui crée ex nihilo, l’artiste crée à partir de matériaux préexistants qu’il doit travailler. Classiquement, et en schématisant, des pigments et une toile (pour le peintre), du bois, du marbre, ou du bronze, etc. (pour le sculpteur), des sons et des instruments (pour le musicien), une langue, des mots (pour l’écrivain), le corps propre (pour le danseur). Or, si la matière est évidemment le support et le lieu de la réalisation concrète d’une œuvre, ne fait-elle pas également obstacle à l’actualisation de la forme entrevue par l’artiste ? Des philosophes tels que Platon ou Aristote le pensaient, et un artiste comme Michel-Ange a décrit son activité comme une véritable lutte, physique et spirituelle, contre les résistances de la matière.

Toutefois, ne voir dans la matière qu’un support ou un obstacle est sans doute réducteur. La matière est également un stimulant pour la création et une source d’inspiration. Ainsi Jean Dubuffet, grand promoteur de l’art brut, a-t-il pu décrire l’artiste comme un « chasseur d’occasions », les occasions en question étant celles liées aux potentialités de la matière travaillée : « Donc les petites inégalités dans l’épaisseur des couches, les petits intervalles ou interstices résultant des frottis du pinceau (de ce que celui-ci se trouve, d’un tracé à l’autre, plus ou moins chargé de couleur), d’où vient que les tons des dessous transparaissent ici ou là plus ou moins. Tous ces accidents sont en nombre infini dans une peinture. Ils sont d’une grande importance pour le charme qu’offre l’image » (L’Homme du commun à l’ouvrage, 1973, Idées/Gallimard). L’art moderne a d’ailleurs incontestablement élargi les matériaux susceptibles d’être sollicités pour créer. Pensons au land art, qui intervient sur des paysages, au body art qui travaille sur les corps et les chairs, à l’arte povera qui crée en récupérant des matériaux réputés vils (tels que les déchets) ou encore aux ready-made de Marcel Duchamp qui métamorphosent chaque objet (le célèbre urinoir) en une œuvre d’art.

Il est tentant de faire de cette relation concrète, et même intime, du créateur avec ses matériaux, ses singularités, ses accidents, un des secrets de la création artistique. Mais n’est-ce pas accorder trop à la matière et pas assez à l’idée dans le processus de création artistique ? L’artiste est-il avant tout un voyant ou un bricoleur ? L’art conceptuel n’a-t-il pas produit des œuvres immatérielles ? Dans une réflexion récente et stimulante, Bernard Sève répond à cette objection en soutenant que le propre de l’art conceptuel est de prendre pour matériau l’histoire de l’art en général. Et le philosophe de maintenir le rôle fondamental du matériau choisi dans le processus créateur : « Partir du matériau me paraît conforme à la nature même de l’art. Ce concept commande toute la séquence artistique : au matériau répondent les outils et les techniques utilisés pour le travailler, le corps et l’esprit qui manient ces outils, les inévitables collaborations. C’est de la nature des matériaux utilisés que dépend, en grande partie, le destin ultérieur de l’œuvre : sa fragilité, sa résistance aux différents types d’érosion, la nature des restaurations dont elle est susceptible, mais aussi sa capacité de faire l’objet d’usages seconds (remplois, citations, plagiats, et même les faux). Ce que l’artiste aime d’abord, ce qui l’inspire, ce sont les matériaux » (Les Matériaux de l’art, Seuil, 2023).

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