Dans Un lieu à soi, Virginia Woolf réfléchit à un problème précis : pourquoi les femmes ont-elles créé jusqu’ici moins de grandes œuvres que les hommes ? Est-ce à cause d’une différence fondamentale de capacités ou pour d’autres raisons ? Cette question particulière constitue un angle d’approche efficace pour interroger les conditions de la créativité en général : « Quel est l’état d’esprit le plus propice à l’acte de créer ? me demandais-je » (chap. III).
L’essai prend alors la forme d’une fiction qui restitue le flux de conscience d’une conférencière dont il est difficile de savoir s’il s’agit de l’autrice elle-même ou d’un personnage fictif : « [A]ppelez-moi Mary Beton, Mary Seton, Mary Carmichael ou quelque nom que vous voulez – ça n’a guère d’importance. » Ce jeu avec l’imaginaire n’a pas pour fin de s’émanciper de la réalité, mais au contraire d’en révéler progressivement certains aspects et de les mettre en lumière avec une certaine délicatesse : « La fiction ici est susceptible de contenir plus de vérité que les faits. Je me propose donc, en faisant usage de toutes les libertés et licences de la romancière, de vous raconter l’histoire des deux jours qui ont précédé ma venue ici. »
Quelles sont donc les vérités qui apparaissent progressivement à la conscience de la narratrice et à celles des lectrices ou des lecteurs ? Quels sont les arcanes de la création qui se dévoilent ? Tout d’abord, l’importance qu’ont les conditions matérielles, pécuniaires et sociales au sein du processus créateur : les repas, les espaces, l’accès aux institutions, les ressources financières… Si peu de grandes œuvres ont jusqu’ici été créées par des femmes, c’est parce que les femmes ne disposaient pendant longtemps ni d’un lieu à soi ni de temps pour soi et parce que la société, loin d’encourager les femmes à une forme de liberté créatrice, blâmait, voire condamnait, toute tentative allant en ce sens.
Virginia Woolf, pourtant à l’avant-garde de la littérature de son époque, promeut également l’importance des traditions, c’est-à-dire des processus qui permettent de cultiver collectivement sur une grande échelle de temps des dispositions créatrices et des savoirs : « En fait, puisque la liberté et la plénitude de l’expression participent à l’essence de l’art, une telle absence de tradition, une telle rareté et inadéquation des outils ont dû peser énormément sur l’écriture des femmes. » Se révèle ici une dimension collective de la créativité qu’une approche trop individualiste tend à occulter.
Mais ne déduisons-nous pas de cette mise en évidence des déterminants matériels et sociaux de la créativité l’insignifiance des efforts individuels. L’intégrité du créateur, sa capacité à résister à des clichés et à livrer une vision singulière et originale de la réalité, la disponibilité aussi à ce qu’il y a de féminin en lui (pour un homme) ou de féminin en elle (pour une femme) sont essentiels : « Je me retrouve à dire brièvement et prosaïquement que le plus important est d’être soi-même, plutôt que n’importe quoi d’autre. Ne rêvez pas d’influencer les autres […] Pensez aux choses en elles-mêmes. » La grande créatrice ou le grand créateur saura donc s’affranchir des rôles et des limites dans laquelle la vie sociale tend à l’enfermer pour élargir le champ des possibles et ouvrir de nouvelles voies vers la vérité.
Le féminisme de Virginia Woolf, loin de nier toute différence entre les femmes et les hommes, invite donc à considérer les traits propres à chaque genre comme une richesse, et cela aussi bien au niveau social qu’à l’intérieur de chaque âme : « Une certaine collaboration doit avoir lieu dans l’esprit entre l’homme et la femme afin que l’art de la création puisse s’accomplir ».