La République de Platon se présente comme un dialogue sur la justice. Dans le livre I, Socrate doit répondre au virulent Thrasymaque, un sophiste qui soutient que la justice, en limitant les pouvoirs des plus forts afin de protéger les plus faibles, va contre la nature. Dans le livre II, un autre personnage, Glaucon défend la thèse selon laquelle les hommes ne sont pas justes parce qu’ils sont attachés à cette valeur qu’est le juste, mais parce que, constamment placés sous le regard d’autrui, ils sont dans l’impuissance de commettre l’injustice en toute impunité. Il rappellera l’histoire mythique de Gygès, le bon berger qui, après avoir trouvé un anneau lui conférant le pouvoir d’invisibilité, se mit à commettre de nombreux forfaits. Pour affronter ces fortes analyses, Platon, par le truchement de la voix de Socrate, va développer dans La République une théorie de la connaissance, une théorie des valeurs (le bien, le beau, le vrai, le juste, etc.), une théorie de l’être, une théorie de l’âme et une théorie politique. Il y livre ainsi une des présentations les plus complètes de sa philosophie.

L’intuition fondamentale qui oriente le platonisme est celle de l’existence (ou de l’effectivité) de formes intelligibles et immatérielles que les cas particuliers actualisent concrètement. Il soutiendra par exemple dans le livre X que les différents lits particuliers matérialisent chacun à leur façon la forme intelligible du lit. L’argument principal est le suivant  : puisque nous identifions les différents objets particuliers comme des lits, ils participent tous d’une même forme, d’une même essence. Cet argument fonctionne aussi et surtout pour les valeurs. Les différents actes particuliers identifiés comme justes devraient tous être rapportés à la forme ou à l’Idée du juste. Ainsi Platon soutient qu’il existe des formes d’être supérieures aux existants matériels et sensibles, ces derniers n’étant que des exemplifications des formes intelligibles. Les phénomènes de notre monde ne seraient que le reflet de ces formes intelligibles que nos sens ne peuvent percevoir, mais que notre pensée peut connaître. C’est là tout l’enjeu de la célèbre allégorie de la caverne, exposée au livre VII de La République.

Dès lors, se pose en pratique la question suivante : laisserons-nous notre âme s’égarer dans les apparences sensibles, à l’instar de celles des hommes déréglés, intempérants et injustes, prêts à tout pour atteindre des biens illusoires, ou essaierons-nous de l’élever à la connaissance des formes intelligibles et à l’appréhension de biens plus substantiels ? C’est dans ce contexte que le problème de la valeur des productions poétiques va se poser. Les poètes élèvent-ils l’âme vers une connaissance et une réalité supérieure ou l’attachent-ils à la réalité sensible ? Se joue ici une pédagogie, c’est-à-dire un choix éducatif et culturel : les Grecs ont-ils eu raison de confier un rôle central à la lecture des épopées homériques pour former les jeunes gens ? Ne feraient-ils pas mieux de s’en remettre à la philosophie ? La thèse de Platon semble sans appel : « Le poète imitateur instaure dans l’âme individuelle de chacun une constitution politique mauvaise : il flatte la partie de l’âme qui est privée de réflexion, […], il fabrique artificiellement des simulacres, et il se tient absolument à l’écart du vrai » (605 c). Cette condamnation ne mérite-t-elle pas d’être nuancée ?

EN RÉSUMÉ