Entr’acte
Un spectacle total
À la fois critiqué et célébré, puis oublié, avant de devenir le classique qu’on connait, Entr’acte a connu un destin singulier.
L’art du spectacle
Le film Entr'acte (1924) de René Clair fut tout d’abord conçu pour meubler la pause du ballet Relâche. Il a provoqué rires et scandales, incarnant l'esprit dadaïste. Axé sur l'immédiateté, il visait à surprendre et a connu un succès immédiat, éclipsant peu à peu le ballet.
Francis Picabia, initiateur du projet, mettait ainsi en pratique l’instantanéisme, un concept qui a révolutionné l'art en prônant la spontanéité, le multimédia avant l’heure et la fin des barrières entre scène et public, préfigurant nos happenings modernes.
De son côté, Erik Satie a composé pour Entr'acte une partition calée sur les images, basée sur des unités courtes et répétables pour s'adapter au rythme de la projection.
Entr’acte est aussi l’héritier des spectacles populaires, notamment de foire, et piège à l’occasion le spectateur en parodiant l'art bourgeois.
Après l’entracte
Tout d’abord prévue en novembre 1924, la première de Relâche dût être reportée, faisant croire à une farce dadaïste. La presse, outrée, a majoritairement rejeté cette avant-garde.
Initialement conçu pour n’être qu’un élément du spectacle, Entr'acte s'est peu à peu émancipé pour devenir un film autonome. Cette hybridation entre plusieurs types d’art pour former un tout était typique des avant-gardes des années 1920.
Fondé en 1926, le Studio des Ursulines est la première salle Art et Essai de France, et a notamment diffusé le film de René Clair. Haut lieu de l'avant-garde, elle a accueilli des artistes de renom.
Passé des cercles intellectuels à l'oubli, Entr'acte a été redécouvert à Cannes en 1974 sous l'égide de René Clair lui-même. À nouveau célébré, il est depuis devenu un classique du cinéma.
Grâce à la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, les chefs-d'œuvre de l’avant-garde peuvent aujourd’hui être restaurés au plus près des originaux, en combinant enquête historique et expertise technique.
Un manifeste dadaïste
Réunissant des figures majeures de l’avant-garde, le ballet Relâche et le film Entracte sont tout à la fois une illustration des valeurs dadaïstes et un terrain d’expérimentation artistique.
Une mise en pratique des valeurs dadaïstes
Rejetant la narration classique, le film enchaîne des images par associations visuelles et comiques. Fidèle à Dada, il privilégie la surprise au récit. Il célèbre le hasard et l'absurde. Sans explication logique, les objets se transforment et les images se télescopent pour surprendre. Objets et corps sont détournés de leur usage premier. Grâce aux effets visuels et techniques, le quotidien devient matière à expérimentation.
Brisant le quatrième mur, Entr'acte et Relâche, dans lequel le film s’insérait, agressent et provoquent le public pour l'inviter à abandonner toute logique et à prendre une part active au spectacle. Le film refuse les conventions bourgeoises, en tournant par exemple le deuil en dérision avec un cortège funèbre burlesque.
Un travail d’équipe
Figure majeure de Dada et instigateur de Relâche, Francis Picabia a rejeté tout style fixe. Provocateur aux multiples compétences, il a révolutionné l'art moderne.
Pionnier de la simplicité et de l'anti-romantisme, Erik Satie a de son côté composé la musique du spectacle et inventé le concept de « musique d'ameublement », de fond sonore.
Jean Börlin, danseur et chorégraphe aux commandes des Ballets suédois fondés par Rolf de Maré, riche amateur d’art, illustre avec Relâche son goût pour l’expérimentation scénique.
Acteur dans Entr'acte, Man Ray a quant à lui révolutionné la photographie de mode et le cinéma d'avant-garde par son goût pour l’improvisation, la fusion des arts, mais aussi le détournement des techniques de communication de masse.
Joueur d'échecs dans le film, Marcel Duchamp a lui aussi révolutionné l'art, portant le concept d'anti-art et de « ready-made », soit la récupération d’objets du quotidien, même vulgaires, incarnant l'esprit provocateur de Dada.
