(2026-2027) Les Tristes, livre III, Ovide

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Les malheurs d’un poète exilé dans le livre III des Tristes

Les malheurs d’un poète exilé dans le livre III des Tristes

En 8 après J.-C., Ovide est un poète latin reconnu, auteur des Amores, des Héroïdes, mais surtout des Métamorphoses, long poème mythologique à la gloire de l’empire romain d’Auguste. Mais, alors qu’il se trouve au sommet de sa gloire à Rome, il est frappé, pour des raisons encore obscures aujourd’hui, par un décret impérial d'Auguste qui l’exile à Tomis, sur la rive occidentale du Pont-Euxin, l'actuelle Constanța en Roumanie. Il quitte Rome à la fin du mois de novembre pour un voyage de plusieurs mois,  durant lesquels il compose le livre I des Tristes, les débuts de ce recueil d’élégies composé en distiques élégiaques et caractérisé par le ton de la plainte. C’est vers 9 après J.-C qu’il arrive à Tomis. Le livre II constitue une longue élégie adressée à Auguste pour tenter de le convaincre de changer d’avis sur son exil. Le livre III, composé peu après l'arrivée à Tomis, marque un tournant : ce n'est plus le voyageur qui écrit, ni le suppliant, mais l'homme désormais installé dans son exil, contraint de supporter sa nouvelle condition. Le portrait du poète qui se dessine au fil des quatorze élégies du livre III est alors celui d'un homme diminué physiquement. Le corps est atteint : dans l'élégie III, écrite à sa femme avec l’aide d’une autre personne parce qu'il est trop malade pour tenir le calame lui-même, Ovide s'imagine mourant et compose sa propre épitaphe. L'élégie VIII prolonge cette peinture de la déchéance physique : insomnie, maigreur qui laisse à peine la peau recouvrir les os décharnés, pâleur automnale des membres, dégoût des aliments, langueur perpétuelle. Le corps est atteint, mais le moral aussi : l’exil est vécu comme une souffrance physique et psychologique. Il se décrit comme un poète que la sanction impériale a coupé de son monde. Dès l'élégie I, où Ovide met en scène son propre livre voyageant seul vers Rome à sa place, l'entrée des trois grandes bibliothèques publiques de la ville lui est refusée : la bibliothèque du Palatin, celle du portique d'Octavie, puis celle du temple de la Liberté sur l'Aventin. La disgrâce du père rejaillit sur ses propres ouvrages. Enfin, dans l'élégie XIV, adressée à un ami bibliothécaire, Ovide décrit l'appauvrissement de son propre latin au contact des peuples « barbares », les Gètes et les Sarmates, et par l’apprentissage de la langue thrace qu’il a alors apprise pour pouvoir communiquer. Ce sont donc les malheurs de l’exilé qui sont décrits dans cette œuvre ultime : l’ostracisme imposé par l’empereur devient la cause de sa décrépitude physique, morale et intellectuelle. 

Une faute impardonnable à l’origine de la destinée tragique du poète et de la décision inébranlable de l’autorité impériale

Une faute impardonnable à l’origine de la destinée tragique du poète et de la décision inébranlable de l’autorité impériale 

Les Tristes constitue le récit autobiographique d’Ovide évoquant à travers l’écriture le destin d’un homme arraché à son cadre habituel. Ce destin se montre particulièrement brutal puisque le départ d’Ovide à Tomis résulte d'une décision impériale exceptionnelle et qui semble lui tomber dessus « comme la foudre », selon l'image qu'il forge lui-même dès la première élégie du livre I (uenit in hoc illa fulmen ab arce caput, « c'est de cette demeure redoutable que la foudre est tombée sur ma tête. »). Le destin a donc un visage et un nom, celui d'Auguste, princeps associé par cette image de la foudre à Jupiter tonnant. Son exil est, en réalité, une relégation (relegatio) temporaire (ad tempus): son départ forcé de Rome se fait sans procès et sans scandale, mais lui permet de conserver sa citoyenneté romaine et tous ses biens à condition de garder le silence sur le motif de cette sanction impériale. Le poète semble reconnaître sa faute (culpa) qui relèverait d’un poème, qui serait L'Art d'aimer, jugé contraire à la politique morale d'Auguste, et d’une erreur dont il ne dit rien : il aurait probablement vu ce qu’il n’aurait pas dû voir. Mais il refuse d’indiquer précisément quelle erreur il a commise sans toutefois la remettre en cause (VI, 3). Il reste qu’Ovide fait de la peine subie un châtiment démesuré dans son ampleur et demande un adoucissement de sa peine : il souhaite que les conditions de cet exil soient moins dangereuses et qu’il puisse se rapprocher de Rome. Aucune de ses demandes ne lui est accordée, même à la suite de la mort d’Auguste. Lors de son règne, Tibère ne revient pas non plus sur la décision de son prédécesseur. Ce poème, qui constitue une sorte de diptyque avec la composition des Pontiques en tant qu’œuvres d’exil, est celui du malheur de l’exilé qui a passé les dix dernières années de sa vie sans revoir la terre de sa patrie et qui ne cesse de se morfondre, en se conformant au ton propre de l’élégie, dans la nostalgie d’un monde perdu dont il devient étranger.

Comment Ovide décrit-il l’étranger comme un locus horribilis dans le livre III des Tristes qui ravivent par contraste les souvenirs du locus amoenus de Rome ?

Comment Ovide décrit-il l’étranger comme un locus horribilis dans le livre III des Tristes qui ravivent par contraste les souvenirs du locus amoenus de Rome ?

Par son exil forcé, Ovide vit son séjour à Tomis comme un cauchemar, autrement dit un monde hostile et aux antipodes de ce que représente l’Urbs pour le Romain qu’il est. L'élégie X du livre III constitue le grand tableau hyperbolique de la Scythie en hiver. Le froid y est absolu au point que les fleuves gèlent et que les glaçons pendent aux barbes des habitants. Il évoque un vin qui se conserve en morceaux que l'on avale. À l’opposé du Tibre, le fleuve jaune emblématique qui parcourt Rome, cher à Ovide et à tout Romain, le Danube est décrit comme un fleuve de glace et laisse les Gètes le traverser pour venir piller les campagnes voisines. Ovide explique, d’ailleurs, avoir marché à pied sec sur le Pont-Euxin gelé (l’actuelle mer noire). Cette description subjective qui repose sur les observations d’Ovide, mais qui relève aussi de l’hyperbole, fait de Tomis dans l'imaginaire romain la frontière ultime du monde civilisé. Le nom du lieu semble également pour le poète corroborer son aspect hostile comme l’indique l'élégie IX dans laquelle Ovide propose une étymologie d’origine mythique, puisque, selon lui, la ville de Tomis tirerait son nom du meurtre d'Absyrte, frère de Médée, que cette dernière aurait démembré à cet endroit pour ralentir la poursuite de son père. En effet, le poète rapproche le nom de Tomis du verbe grec temnō (couper) qui inscrit dans la toponymie la trace d’un crime considéré dès lors comme fondateur. Ainsi, Tomis, ville fondée par une colonie milésienne, cité grecque située au milieu du territoire des Gètes, devient chez Ovide le lieu où le mythe grec vient s'échouer. À l'inverse, l'élégie XII, qui rend hommage au retour du printemps, laisse remonter à la surface l'image du locus amoenus qu’est Rome, parfaite antithèse de Tomis par ses jeux, ses théâtres et ses forums bruyants. La mise en scène du monde perdu passe par l’évocation des saisons et des lieux qui sont totalement en opposition. Enfin, dans l’élégie I du livre III, il recourt à la personnification du livre qui voyage à Rome à la place de son maître. Il reprend cette personnification dans l’élégie XIV en imaginant ses œuvres restées à Rome comme des enfants confiés à un ami. Dans l'élégie VII, Ovide écrit, d’ailleurs, à Perilla, jeune poétesse dont il fut le maître : me tamen extincto fama superstes erit, « cependant moi mort, ma gloire survivra ».

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