(2026-2027) La Ferme africaine, Blixen

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Le portrait de la narratrice exilée dans La ferme africaine

Le portrait de la narratrice exilée dans La ferme africaine

L’écrivaine danoise Karen Blixen publie en 1937 sous le pseudonyme d'Isak Dinesen le récit des 17 années passées en Afrique orientale britannique, actuel Kenya, de la fin de 1913 à 1931. Contrairement à un roman à intrigue continue, La ferme africaine, qui a inspiré le film oscarisé Out of Africa de Sydney Pollack constitue le roman autobiographique de la baronne von Blixen-Finecke qui se présente comme une succession de souvenirs juxtaposés. Il contient cinq grandes parties, dont l'unité ne tient pas à sa chronologie, mais à la voix d'une narratrice qui se construit, chapitre après chapitre, comme la mémoire vivante d'un monde qu'elle sait perdu au moment même où elle l'écrit : elle retrace au fil de ses souvenirs les événements qu’elle a vécus. 

Ce « je » narratif se façonne d'abord par contraste. À la tête d'une exploitation de café au pied des monts Ngong, la narratrice se présente comme une M'sabu qui règne sur son domaine à la manière d'un seigneur féodal, tout en cultivant à son égard une distance ironique et une capacité d'auto-dérision qui l'empêchent de sombrer dans le pathos colonial. Le choix même du pseudonyme masculin d'Isak Dinesen pour la publication anglaise rend compte de la pudeur avec laquelle elle parle d'elle-même : concernant son mariage avec le baron Bror von Blixen-Finecke, la maladie qu'il lui transmet, la syphilis, et qui la rend stérile et enfin sa liaison avec Denys Finch Hatton, elle ne dit presque rien directement. Elle préfère, en effet, évoquer l'intime à travers un portrait ou le récit d’une anecdote.

Ainsi le sujet du livre est surtout celui du lien qu'elle noue avec un lieu, l’Afrique, et ceux qui l'habitent : Farah, son régisseur somali d'une loyauté irréprochable, Kamante, jeune enfant kikuyu qu'elle rencontre à sa clinique, aux jambes couvertes d'ulcères, et qu'elle fait soigner à la mission écossaise avant qu'il ne devienne son cuisinier, ou encore Kinanjui, le vieux chef kikuyu devenu son ami. La narratrice se définit, dès lors, par ses relations avec l’autre plus que par l’introspection classique qui caractérise le genre autobiographique. Ainsi c'est cette manière de se dire à travers les autres et le paysage qui fait d'elle, à l’instar du poète latin exilé Ovide à Tomis dans Les Tristes, une exilée qui concentre son écriture davantage sur ce qu’elle a perdu que sur elle-même.

Le destin dans La ferme africaine

Le destin dans La ferme africaine

Le roman s’interroge sur le destin d’un individu lorsqu’il est arraché à son cadre familier, celui de sa patrie de naissance. Pour Karen Blixen, cet exil, le départ pour l'Afrique, à la fin de 1913, est volontaire : c’est un choix lié à son mariage avec le baron suédois Bror von Blixen-Finecke, célébré à Mombasa en janvier 1914, et à un projet commun d'exploitation agricole. Mais peu à peu ce choix semble se refermer sur elle comme un piège : l'altitude des terres, mal adaptée à la culture du café, l'effondrement des cours mondiaux du café à la fin des années 1920, une invasion de sauterelles et les mauvaises récoltes successives, rongent année après année la viabilité de la ferme. À cette fatalité économique s'ajoute une fatalité intime. La syphilis que lui transmet son mari la rend stérile. En outre, leur divorce, en 1925, la laisse seule à la tête d'un domaine de plus en plus fragile. L'amour qu'elle porte ensuite à l'aristocrate anglais Denys Finch Hatton, chasseur, guide de safari et aviateur, ne constitue qu’un répit temporaire face aux malheurs personnels accumulés, puisqu’en 1931, l’année où elle doit se résoudre à vendre la ferme, faute de trouver une solution pour éviter la faillite, Denys meurt dans un accident d'avion. Cette coïncidence funeste, que le récit ne dévoile que dans sa toute dernière partie, fait de 1931 une véritable annus horribilis où se referme la destinée qu’elle avait tentée de se construire depuis son arrivée en Afrique. Pourtant l’ensemble de son destin repose sur les choix de la narratrice : la vente de la ferme notamment et son départ d’Afrique où elle ne reviendra plus.

Comment Blixen met-elle en scène l'Afrique dans La ferme africaine ?

Comment Blixen met-elle en scène l'Afrique dans La ferme africaine ?

L’Afrique représente le pays heureux de l’exil pour Karen Blixen. Elle quitte son Danemark natal pour trouver un continent qui devient un monde aimé. Le Kenya est décrit comme une sorte de pays rêvé, de paradis, dont la beauté envahit chaque page. En effet, le début du récit évoque la ferme installée au pied des monts Ngong, à quelques kilomètres au sud-ouest de Nairobi et à deux mille mètres d'altitude. La narratrice indique que la ligne de l'équateur passe à vingt-cinq milles plus au nord. Elle décrit avec précision le paysage, la lumière, les longues pluies. Ainsi les plaines, les caféiers, la faune telle l'antilope apprivoisée Lulu, les lions, les girafes composent un tableau particulièrement poétique. Mais cette représentation s’étend aussi à l’aspect ethnographique en insérant dans son récit la description des peuples qui vivent sur ses terres ou à proximité : Kikuyus, Masaïs, Somalis, dont elle observe avec attention les coutumes, les danses collectives, comme les ngomas, ou encore les pratiques judiciaires, comme le Kyama, ou conseil des anciens kikuyus, qui décide de trancher sur le caractère accidentel du tir d'un jeune garçon qui a tué l'un de ses camarades et gravement blessé un autre en imposant au père du tireur de dédommager en bêtes les familles des victimes. La narratrice adopte également dans certains passages le point de vue des colonisés eux-mêmes, tout en assumant sa position de M'sabu, maîtresse et propriétaire du domaine, ce qui donne au texte une certaine ambivalence. Enfin, Karen Blixen écrit La ferme africaine lorsqu’elle revient ruinée au Danemark, après avoir tout perdu, la ferme comme son amant Denys : le récit se fait nostalgique à partir de souvenirs encore bien vivants dans la mémoire de la narratrice. Ainsi le monde décrit est celui d’un monde séparé de celui qui l'écrit, et que seule l'écriture parvient à faire exister.

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