Le portrait de la narratrice exilée dans La ferme africaine
Le portrait de la narratrice exilée dans La ferme africaine
L’écrivaine danoise Karen Blixen publie en 1937 sous le pseudonyme d'Isak Dinesen le récit des 17 années passées en Afrique orientale britannique, actuel Kenya, de la fin de 1913 à 1931. Contrairement à un roman à intrigue continue, La ferme africaine, qui a inspiré le film oscarisé Out of Africa de Sydney Pollack constitue le roman autobiographique de la baronne von Blixen-Finecke qui se présente comme une succession de souvenirs juxtaposés. Il contient cinq grandes parties, dont l'unité ne tient pas à sa chronologie, mais à la voix d'une narratrice qui se construit, chapitre après chapitre, comme la mémoire vivante d'un monde qu'elle sait perdu au moment même où elle l'écrit : elle retrace au fil de ses souvenirs les événements qu’elle a vécus.
Ce « je » narratif se façonne d'abord par contraste. À la tête d'une exploitation de café au pied des monts Ngong, la narratrice se présente comme une M'sabu qui règne sur son domaine à la manière d'un seigneur féodal, tout en cultivant à son égard une distance ironique et une capacité d'auto-dérision qui l'empêchent de sombrer dans le pathos colonial. Le choix même du pseudonyme masculin d'Isak Dinesen pour la publication anglaise rend compte de la pudeur avec laquelle elle parle d'elle-même : concernant son mariage avec le baron Bror von Blixen-Finecke, la maladie qu'il lui transmet, la syphilis, et qui la rend stérile et enfin sa liaison avec Denys Finch Hatton, elle ne dit presque rien directement. Elle préfère, en effet, évoquer l'intime à travers un portrait ou le récit d’une anecdote.
Ainsi le sujet du livre est surtout celui du lien qu'elle noue avec un lieu, l’Afrique, et ceux qui l'habitent : Farah, son régisseur somali d'une loyauté irréprochable, Kamante, jeune enfant kikuyu qu'elle rencontre à sa clinique, aux jambes couvertes d'ulcères, et qu'elle fait soigner à la mission écossaise avant qu'il ne devienne son cuisinier, ou encore Kinanjui, le vieux chef kikuyu devenu son ami. La narratrice se définit, dès lors, par ses relations avec l’autre plus que par l’introspection classique qui caractérise le genre autobiographique. Ainsi c'est cette manière de se dire à travers les autres et le paysage qui fait d'elle, à l’instar du poète latin exilé Ovide à Tomis dans Les Tristes, une exilée qui concentre son écriture davantage sur ce qu’elle a perdu que sur elle-même.


