Mini-cours - L'unité de l'humanité : le problème politique
La question de l’unité de l’humanité peut s’envisager comme :
- Un problème de fait : qu’est-ce qui rassemble des êtres si différents socialement, culturellement, linguistiquement ?
- Un problème de droit : comment intégrer de manière supérieure des êtres différents ? Que faut-il entendre par l’unification politique de l’humanité ?
Le problème politique est intimement lié à celui de la paix et de la guerre, manifestations concrètes des unions et divisions des groupes humains. Si l’instauration de l’État est censée mettre fin à la guerre entre les individus, reste la question de la guerre entre États et donc de la possibilité d’un droit cosmopolitique, qui assure la paix internationale.
Une telle réflexion se heurte nécessairement à deux difficultés :
- À l’idée de souveraineté, à la puissance absolue dont un État dispose sur son territoire et son peuple. Ainsi pour Hegel (Principes de la philosophie du droit, § 331), l’État n’existe que du fait d’une légitimité interne et d’une légitimité externe (l’État est reconnu par les autres États) ; cependant, cette reconnaissance suppose que chaque État soit souverain et rend impossible l’abandon d’une part de souveraineté.
- À l’absence d’institutions juridiques et politiques qui fassent respecter le droit interétatique et représentent concrètement l’unité de l’humanité. Que vaut un droit sans sanctions, sans force coercitive ? Rousseau critique par exemple le droit des gens (droit qui codifie les relations des États en temps de guerre) comme « chimérique » car isolé de sanctions.
On peut alors fonder l’idée cosmopolitique de plusieurs manières :
- Sur la nature, qui inscrit dans l’homme « une impulsion à aimer les êtres engendrés par nous » et, par extension, tous les hommes en général (Cicéron, De finibus, III, 63). Le cosmopolitisme stoïcien repose ainsi sur l’idée que l’individu est un membre d’une cité universelle (qui comprend les hommes et les dieux) dont il doit participer en favorisant la paix. Mais cet idéal semble se heurter à la fois à la nécessité de défendre les républiques particulières dans lesquelles on est né, et à l’idée du sage, qui ne peut en théorie former de cité rationnelle qu’avec les autres sages et doit se réfugier dans l’otium lorsque la cité est trop corrompue (Sénèque, De otio).
- Sur le droit cosmopolitique, conçu comme un droit d’hospitalité : il s'agit du « droit qu’a chaque étranger de ne pas être traité en ennemi dans le pays où il arrive ». Kant pense ainsi un vivre-ensemble, fondé sur la commune propriété de la Terre par les hommes, qui favorise les rencontres et le développement des facultés humaines (Projet de paix perpétuelle). Tout en refusant l’idée d’un État mondial qui dominerait les autres, il soutient que la paix repose (1) sur la constitution républicaine des États, qui fait peser la responsabilité de l’entrée en guerre sur l’ensemble des citoyens et la rend improbable et (2) sur l’existence d’une alliance durable entre des États fédérés, qui ne concerne que la question guerrière.
- Sur l’idée des droits de l’homme et d’une solidarité entre citoyens du monde : Habermas a pensé une constitutionnalisation du droit international qui passe (1) par la reconnaissance mutuelle des droits de l’homme comme valeurs universelles et (2) par la solidarité des différents citoyens du monde (plus que des États), capables d’éprouver une même indignation envers les violations des droits de l’homme et les crimes d’agression, et de s’abstraire de leurs conditions pour se mettre à la place des autres : « Pour produire l’intégration dans une communauté de citoyens du monde, il suffit que la perception d’actes qui relèvent de la criminalité de masse produise au niveau des sentiments des réactions négatives communes. Les devoirs négatifs univoques d’une morale déontologique universaliste – le devoir de renoncer aux guerres d’agression et aux crimes contre l’humanité – constituent au bout du compte aussi le critère pour énoncer le droit dans les tribunaux internationaux et pour prendre des décisions politiques dans l’organisation mondiale. Cette base à partir de laquelle juger, ancrée dans des dispositions culturelles communes, est mince mais suffisamment solide » (Habermas, « La constitutionnalisation du droit international a-t-elle encore une chance ? »).