Mini-cours - L'inhumain (1)
Le concept d’inhumain permet de réfléchir négativement à ce qu’est l’humanité, mais au prix d’un paradoxe. En effet, l’inhumain renvoie à ce qui est contraire à l’humanité, et surtout à ce qu’elle devrait être : il marque un écart par rapport à une norme, que serait la conduite humaine. Et pourtant, seul l’être humain peut se montrer inhumain : l’animal est rarement dit inhumain, car l’inhumanité suppose une perversion des qualités propres à l’humanité. La notion invite donc plus fondamentalement à réfléchir sur le paradoxe de l’être humain, qui possède une nature qui lui permet – voire le dispose – à ne pas être ce qu’il devrait être.
On peut réfléchir notamment à partir des notions de mal et de cruauté. Il faut noter cependant que tout mal n’est pas inhumain :
- Le mal renvoie généralement à toute forme d’injustice (il peut s’agir du spectacle de l’homme vertueux accablé par la fortune, comme chez Aristote).
- L’inhumanité correspond à une forme de violation directe et manifeste des qualités humaines : c’est un comportement qui viole intentionnellement ou non les qualités attribuées à l’homme (rationalité, amour pour son prochain, pitié naturelle, etc.). Elle suppose, du côté de l’agent, le désaveu ou l’abandon de sa propre qualité d’être humain.
La cruauté est une notion intéressante pour aborder ce problème, car elle peut être définie comme le fait de prendre du plaisir au mal qu’on inflige à quelqu’un. C’est le plaisir pris à la vue de la souffrance de l’autre ; il implique donc une forme de distance, voire de réflexion par rapport à la situation d’autrui. C’est en ce sens que Sénèque affirme, dans son ouvrage sur la clémence, que la cruauté est le vice le moins « humain » qui soit (De la clémence) :
- Contrairement à la clémence, qui désigne le fait de punir le coupable de façon mesurée et juste (et donc de limiter au maximum le mal subi pour celui qui le mérite), la cruauté réside dans le plaisir pris à un mal infligé injustement.
- La cruauté est contre nature, car elle brise l’accord qui réside, selon les stoïciens, entre les hommes du fait de leur raison.
- Contrairement au mal commis par les animaux, la cruauté implique une sophistication et une recherche du mal pour lui-même et non par simple nécessité : « En effet, jamais [les bêtes fauves] ne sont conduites à nuire si ce n’est par la nécessité. C’est elle qui les oblige, par la faim ou la peur, au combat, alors que pour l’homme, c’est un plaisir de perdre l’homme » (Lettres à Lucilius, 103).
- La cruauté suppose un certain usage de la raison, de même que la colère ne naît que là où la raison existe (De la colère) : comme toute passion, la cruauté est contraire, mais non dépourvue de raison, car elle naît à partir d’une représentation du mal infligé et d’un jugement sur cette représentation.
- La cruauté désigne donc un état de la raison (et donc de l’humanité) retournée contre elle-même.
Comme le remarque encore Schopenhauer, la cruauté n’est possible que chez un être dont la volonté est éclairée par la connaissance, qui exacerbe l’envie et la volonté que personne ne soit plus heureux que soi (Le Monde comme volonté et représentation, Livre IV). La cruauté jette ainsi une lumière sur le paradoxe moral de l’humanité : espèce qui édicte et proclame des normes, qu’elle est capable non seulement de ne pas respecter, mais de violer.