Mini-cours - Définition (3)
Plutôt que de définir l’humanité par une caractéristique essentielle (la possession d’un logos) ou par une faculté, fût-elle indéterminée (la liberté), on peut réfléchir à partir des activités qui semblent être le propre de l’homme : art, religion, société, langage, etc. Comme le souligne Ernst Cassirer, dans son Essai sur l’homme, l’humanité se distingue par une activité symbolique.
Le symbole est ici distinct du simple réflexe. Il désigne une réponse élaborée et différée à des stimuli du milieu, une manière spécifique de s’adapter à la vie qui modifie l’ensemble de la vie humaine : « Comparé aux autres animaux, l’homme ne vit pas seulement dans une réalité plus vaste, il vit, pour ainsi dire, dans une nouvelle dimension de la réalité. Entre les réactions organiques et les réponses humaines existe une différence indubitable. Dans le premier cas, à un stimulus externe correspond une réponse directe et immédiate ; dans le second cas, la réponse est différée. Elle est suspendue et retardée par un processus lent et compliqué de la pensée. »
D’après Cassirer, cette toile symbolique éloigne l’homme de la réalité matérielle brute, et elle constitue une forme a priori qu’on ne peut supprimer et négliger.
Dans La Structure du comportement, Maurice Merleau-Ponty élabore et développe cette analyse en soulignant que :
- « L’homme ne peut jamais être un animal » : il existe une différence fonctionnelle entre l’homme et l’animal, irréductible et irréversible.
- Cette différence ne tient pas à l’ajout du prédicat rationnel, comme si la raison ou l’esprit s’ajoutait à la vie animale de l’extérieur ; « L’esprit n’est pas une différence spécifique qui viendrait s’ajouter à l’être vital pour en faire un homme. L’homme n’est pas un animal raisonnable. L’apparition de la raison ou de l’esprit ne laisse pas intacte en lui une sphère des instincts fermée sur soi ».
- Car la différence entre l’homme et l’animal modifie la manière dont l’homme vit l’ensemble des fonctions qu’il partage avec l’animal : sexualité, nourriture, comportements pratiques.
- Cette différence tient à la capacité, déjà visible dans la perception, de modifier sa perspective sur les choses, de considérer qu’une seule chose peut devenir plusieurs choses et d’avoir conscience de cette modification : « le singe n’arrive guère à construire des instruments qui serviraient seulement à en préparer d’autres, et nous avons vu que, devenue pour lui un bâton, la branche d’arbre est supprimée comme telle, ce qui revient à dire qu’elle n’est jamais possédée comme un instrument dans le sens plein du mot. […] Au contraire, pour l’homme, la branche d’arbre devenue bâton restera justement une branche-d’arbre-devenue-bâton, une même « chose » dans deux fonctions différentes, visible « pour lui » sous une pluralité d’aspects ». L’homme a accès, dans la perception, le langage et la pensée, non seulement au réel mais au virtuel, grâce à une attitude que Merleau-Ponty nomme « catégoriale » (capacité à s’élever à une forme d’abstraction pour ranger un objet sous différentes catégories).
- Enfin, cette capacité à varier les points de vue nous conduit à saisir qu’une chose peut être la même pour plusieurs regards, voire que le monde peut être vu par plusieurs, et donc nous rend inconsciemment conscient d’une communauté d’êtres humains, avec lesquels nous communiquons, avant même le langage, à travers cet acte perceptif anonyme : « La vie humaine “comprend” non seulement tel milieu défini, mais une infinité de milieux possibles, et elle se comprend elle-même, parce qu’elle est jetée à un monde naturel » (Phénoménologie de la perception).
En somme, si Merleau-Ponty refuse la seule distinction spécifique par la rationalité, et insiste sur le fait que les actes cognitifs s’ancrent dans une réalité corporelle et perceptive, il souligne que la corporéité et la perception humaines sont autres que celles de l’animalité.