Décryptage - La Princesse de Clèves de Mme de Lafayette
« Le mal est dans la société, et non dans l’amour en lui-même ». Votre lecture de La Princesse de Clèves vous permet-elle d’expliquer cette prise de position d’Henri Coulet ?
Plan détaillé
Introduction
- Au XVIIe siècle notamment, les moralistes et les auteurs conduisent une analyse sans concession des passions. La Princesse de Clèves, roman qui mêle inspirations classiques et précieuses, se centre ainsi sur l’analyse d’une passion brûlante entre deux personnages qui doivent dissimuler leurs sentiments à la société.
- Mme de La Fayette mène dans son œuvre une analyse critique de toutes ces passions et confronte deux systèmes de valeurs : le paraître de la cour et la vertu de l’héroïne.
- Henri Coulet explique que « le mal est dans la société, et non dans l’amour en lui-même ». Pour le critique, la société, décrite par sa magnificence et aussi par son ambition, est un endroit mauvais qui corrompt les êtres : le « mal » désigne ici l’action mauvaise, contraire à la morale. La dissimulation et l’hypocrisie sont au cœur de la cour d’Henri II.
- Problématique : Dans quelle mesure est-ce la société de cour qui rend l’amour mauvais ? Ou la passion porte-t-elle en elle-même un principe de désordre ?
- Annonce du plan : la cour, un univers corrompu et corrupteur ; mais le mal réside aussi dans la passion elle-même ; pourtant, l’amour est aussi une épreuve qui révèle et élève les êtres.
I - La cour d’Henri II, un univers corrupteur
1. Un monde du paraître et de la rivalité
- À la cour, les gens se font admirer = société des apparences.
Ex. : ouverture du roman (galerie de portraits), où le duc de Nemours est un modèle : il est présenté comme « un chef-d’œuvre de la nature », admiré notamment pour « une manière de s’habiller qui était toujours suivie de tout le monde, sans pouvoir être imitée ». Société de cour = monde du paraître et de la rivalité qui en découle.
- La cour a deux valeurs : beauté et pouvoir (richesse, titre), que réunit Mlle de Chartres = admiration générale à son arrivée : « elle était aimée et admirée de toute la cour, excepté de Mme de Valentinois ».
2. Un lieu de pouvoir et d’intrigues
- La cour est un lieu d’intrigues = un piège : « Il y avait tant d’intérêts et tant de cabales différentes, et les dames y avaient tant de part, que l’amour était toujours mêlé aux affaires et les affaires à l’amour. »
Ex. : Il y a deux clans au début du récit, le clan des Guise, qui aspirent à « partager le pouvoir du connétable de Montmorency », et le clan du connétable, allié à la duchesse de Valentinois.
Après la mort d’Henri II, « la duchesse de Valentinois fut chassée de la cour » et les Guise prennent l’ascendant. Donc réussite instable et fragile.
- Ex. : cabales qui pèsent sur le mariage de Mlle de Chartres : la duchesse de Valentinois hait l’oncle de Mlle de Chartres, le vidame de Chartres ; d’où l’opposition du duc de Nevers, lié à la duchesse, à l’union de son fils, le prince de Clèves, puis l’échec du projet de Mme de Chartres avec le prince dauphin, fils du duc de Montpensier, que la duchesse fait échouer auprès du roi. Le mariage avec le prince de Clèves n’est possible qu’après la mort du duc de Nevers.
3. L’empire de la dissimulation et des apparences trompeuses
- La cour = une société figée par l’attachement à l’apparence et aux titres. Lieu qui régit les comportements sociaux et où se jouent les ambitions de chacun. Volonté de s’élever et de se rapprocher de la famille royale.
Ex. : le chevalier de Guise, malgré son inclination pour Mlle de Chartres, sait qu’il n’est « point un parti qui convînt à Mlle de Chartres, par le peu de biens qu’il avait pour soutenir son rang » ; son frère, le cardinal de Lorraine, s’oppose en outre à cette alliance par haine du vidame.
- La cour = au centre de la comédie sociale : violence et hypocrisie dans les rapports humains, illustrées dans les récits enchâssés. Principe de la cour d’Henri II qui repose sur le soin des apparences et de la réputation.
II - … mais le mal réside aussi dans la passion elle-même
1. Une passion impossible à cacher, qui pousse au mensonge
- Nécessité de cacher ses sentiments, donc de masquer sa passion, y compris en présence de la personne aimée.
Ex. : Nemours s’observe « avec tant de soin, que personne ne le soupçonna d’être amoureux de Mme de Clèves » ; lors du vol du portrait, il le prend « adroitement », « sans tourner la tête », alors que Mme de Clèves en est « si troublée » que la dauphine remarque qu’elle ne l’écoute pas.
- Or difficultés de Mme de Clèves, qui ne maîtrise pas les codes de la société de cour.
Ex. : attitude et corps qui trahissent sa passion, illustrés par le champ lexical du regard, très présent dans le récit, et du trouble : « Elle ne pouvait s’empêcher d’être troublée de sa vue », elle rougit à plusieurs reprises devant le duc : « Quelque application qu’elle eût à éviter ses regards et à lui parler moins qu’à un autre, il lui échappait de certaines choses qui partaient d’un premier mouvement qui faisait juger à ce prince qu’il ne lui était pas indifférent. »
- Goût pour la dissimulation qui conduit à une dégradation morale, à la remise en cause des principes moraux issus de son éducation.
Ex. : Après la mort de sa mère, elle se sert du deuil comme d’un « prétexte pour n’aller plus dans les lieux où il la pouvait voir » ; à Coulommiers, surprise par la présence du duc, elle est « contrainte, pour le cacher, de dire qu’elle se trouvait mal ».
Ex. : Ayant appris que Nemours juge qu’« il n’y a point de souffrance pareille à celle de voir sa maîtresse au bal (…) que de savoir qu’elle y est, et de n’y être pas », elle ne se rend pas au bal du maréchal de Saint-André, où Nemours ne sera pas non plus ; mais le mensonge officiel, « il fallait qu’elle fît la malade », est suggéré par Mme de Chartres elle-même, qui ment ensuite devant la dauphine pour couvrir sa fille = la dissimulation est la loi de la cour + répétitions de « tout bas », qui rendent compte de l’importance du secret et du passage de la parole publique à la parole sincère dans les dialogues.
Ex. : Mme de Tournon, qui feint la vertu : veuve « inconsolable » vivant « dans une retraite austère », elle donne en même temps à Sancerre et à Estouteville l’espérance de l’épouser = art de la dissimulation qui mène la société à se tromper sur elle.
2. Une passion aliénante qui aveugle les êtres
- Aliénation par la passion.
Ex. : nombreuses prises de risques du duc de Nemours par amour : vol du portrait, surveillance et espionnage à Coulommiers (scène de l’aveu, puis de la canne des Indes) ; réputation de la princesse de Clèves en jeu. Véritable pouvoir de la princesse sur le duc dans la scène du renoncement : « Je vous conjure par tout le pouvoir que j’ai sur vous de ne chercher aucune occasion de me voir. »
- Aveuglement d’autres personnages face à la passion.
Ex. : Henri II, soumis à la duchesse de Valentinois, « maîtresse absolue de toutes choses ».
- Prise de conscience de la princesse face au pouvoir de la passion : lors de la rédaction de la fausse lettre, « elle ne sentait que le plaisir de voir M. de Nemours », mais après le départ du duc, retour à la réalité (« comme d’un songe »), comparaison qui rend compte de la part d’illusion de ce plaisir initial. Impuissance à dominer ses sentiments : remords face à cette prise de conscience. Expression des conséquences du pouvoir exercé par la passion dans un soliloque (recours au discours direct) : « Je suis vaincue et surmontée par une inclination qui m’entraîne malgré moi ; toutes mes résolutions sont inutiles […]. »
3. Une passion destructrice, source de souffrance et de mort
- Une héroïne en proie aux tourments de sa passion amoureuse pour Nemours : moments de répit en présence du duc, souffrance en son absence. Inquiétude lors de la blessure du duc au tournoi.
- Une jalousie dévorante qui mène à des souffrances extrêmes : découverte de la lettre de Mme de Thémines, qu’elle pense adressée au duc, alors qu’elle était destinée au vidame de Chartres, qui la conduit à un sentiment de désespoir absolu : relecture de la lettre « sans savoir néanmoins ce qu’elle avait lu » et troubles apparents qui révèlent la violence de sa passion pour un homme qu’elle croit infidèle et indigne de son amour : « Jamais affliction n’a été si piquante et si vive. » Souffrance qui conduit l’héroïne à son renoncement final, bien que Nemours l’ait rassurée en lui prouvant qu’il n’était pas le destinataire de la lettre : c’est le souvenir même de la souffrance causée par la jalousie lors de cet épisode qui l’amène à ne plus vouloir s’exposer aux tourments de la passion, comme elle l’avoue au duc : « je souffris de si cruelles peines le soir que la reine me donna cette lettre de Mme de Thémines, que l’on disait qui s’adressait à vous, qu’il m’en est demeuré une idée qui me fait croire que c’est le plus grand de tous les maux ».
- Une souffrance mortelle : rongé par la jalousie depuis l’aveu, le prince de Clèves envoie un gentilhomme épier Nemours à Coulommiers qui rapporte des visites du duc à deux reprises. Convaincu de l’infidélité de sa femme et accablé par « la honte d’être trompé par une femme », il est pris de fièvre dès la nuit même. Persuadé par Mme de Clèves de son innocence, mais encore trop affaibli, il meurt quelques jours plus tard vaincu par la jalousie.
III - Pourtant, l’amour est aussi une épreuve qui révèle et élève les êtres
1. Une source de joie et de sensualité
- L’amour, promesse de bonheur : champ lexical de la joie, notamment lors de la rédaction de la fausse lettre avec Nemours, où la princesse éprouve « une joie pure et sans mélange qu’elle n’avait jamais sentie ». Plaisir à être ensemble.
- Rêveries amoureuses et sensualité.
Ex. : scène nocturne du pavillon de Coulommiers, où Nemours observe la princesse : la chaleur et la toilette négligée (« Il faisait chaud, et elle n’avait rien sur sa tête et sur sa gorge que ses cheveux confusément rattachés »), les rubans « aux couleurs portées par le duc lors du tournoi » noués à une canne des Indes lui ayant appartenu, puis contemplation du tableau du siège de Metz où figure le duc, « avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner » = érotisme diffus, mais évident.
2. Un amour qui ennoblit : la conquête d’un ethos
- Un amour désintéressé qui grandit les personnages.
Ex. : l’amour du prince de Clèves pour Mlle de Chartres, exempt d’ambition, alors que « personne n’osait plus penser à Mlle de Chartres, par la crainte de déplaire au roi » ; il « eût préféré le bonheur de lui plaire à la certitude de l’épouser sans en être aimé » = non pas une alliance d’intérêt mais une authentique union (d’un côté en tout cas). Après l’aveu, malgré sa douleur (« il pensa mourir de douleur »), il reste respectueux et estime davantage son épouse : « Vous me paraissez plus digne d’estime et d’admiration que tout ce qu’il y a jamais eu de femmes au monde. »
- Aveu de Mme de Clèves = choix de l’honnêteté, mais respect du nom de l’homme qu’elle aime : « je crois que la prudence ne veut pas que je vous le nomme » ; Nemours, par amour pour elle, se détourne du projet de mariage avec la reine Élisabeth, et la dauphine constate « l’indifférence qu’il a pour la couronne d’Angleterre ».
- Noblesse des sentiments associée à la beauté : Nemours, « l’homme du monde le mieux fait et le plus beau » ; le duc de Nevers « avait trois fils parfaitement bien faits », dont le prince de Clèves = qualités d’esprit et de cœur jointes aux qualités physiques.
3. Une épreuve nécessaire à la connaissance de soi et à l’émancipation
- Les passions, part intégrante de la condition humaine : éducation singulière de Mme de Chartres, qui refuse de taire l’amour à sa fille : « La plupart des mères s’imaginent qu’il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner. Mme de Chartres avait une opinion opposée : elle faisait souvent à sa fille des peintures de l’amour […]. » Lucidité de la mère, qui perçoit avant sa fille la violence de son inclination : « Il y a déjà longtemps que je me suis aperçue de cette inclination ; mais je ne vous en ai pas voulu parler d’abord, de peur de vous en faire apercevoir vous-même. »
- L’épreuve de la passion conduit Mme de Clèves à se découvrir elle-même : place croissante des soliloques, compréhension progressive de ses sentiments.
- Accès à une parole maîtrisée et autonome : presque muette au début du roman, l’héroïne expose au duc, lors de l’entrevue finale, les raisons de son refus dans un discours long et parfaitement construit = véritable évolution de l’héroïne.