L’art est-il un langage ? (1)
Les phylactères désignaient, dans les peintures médiévales et renaissantes, de petits parchemins déployés où étaient inscrites les paroles prononcées par un personnage : par exemple, celles de l’ange Gabriel dans les Annonciations. Cet artifice introduit aux rapports paradoxaux de l’art et du langage. D’un côté, les phylactères insistent sur la capacité de l’art à communiquer (à un spectateur), à exprimer (une pensée), voire à enseigner (une doctrine) – autant de fonctions que l’art partage avec le langage, entendu comme langage parlé. Bien plus, on peut souligner la dimension référentielle des œuvres d’art : celles-ci renvoient à une réalité extérieure ou à un concept, de même qu’un signe, dans le langage, renvoie à un signifié, puis à un référent. D’un autre côté, les phylactères montrent que l’image, en elle-même, ne parle pas le même langage que le texte : s’il y a besoin d’ajouter explicitement les paroles prononcées, dans l’histoire sacrée, par les personnages, c’est que l’œuvre d’art, en dépit de la dimension signifiante des gestes et des formes, est un objet sensible « muet ». D’autres arts posent le problème de manière encore plus aiguë : en architecture, en musique instrumentale, les signes n’ont aucune ressemblance avec ce qu’ils signifient, de sorte que ces arts ne manifestent pas immédiatement de fonction référentielle ou expressive. Inclure l’art dans le genre que constitue le langage semble donc problématique. L’art possède-t-il une structure et une fonction qui justifient qu’on le considère comme un langage ou ce qu’il y a de propre à l’art échappe-t-il à toute dimension linguistique ? Si l’art est un langage, quelle espèce de langage est-il, puisqu’il semble qu’il n’est pas identique au langage parlé ? Il s’agit d’interroger à la fois les fonctions de l’art et ses moyens d’expression et de questionner son rapport à la signification et à la réalité. On montrera d’abord que l’art partage bien, en général, une double fonction de communication et d’expression avec le langage ; les œuvres d’art possèdent également une structure référentielle qui les rapproche du langage. Mais cette structure référentielle n’est pas toujours présente ou évidente, et il faudra ensuite considérer ce qui, dans l’art, résiste à l’analogie du langage, en particulier l’intérêt de l’art sur la matérialité du médium, dimension souvent négligée par le langage parlé. On pourra néanmoins se demander si ce travail du médium, si essentiel à l’art, n’est pas en lui-même porteur d’une signification, mais d’une signification linguistique. L’art est alors une espèce de langage qui travaille aux frontières et aux limites du langage des mots.