Mini-cours - En quoi l’écriture de l’histoire fournit-elle la matière d’une réflexion morale dans nos quatre œuvres au programme ?
L’écriture de l’histoire ne constitue pas un simple cadre au récit : elle fonde une visée morale qui se déplace, au fil des siècles, de l’exemplarité individuelle au XVIe siècle à travers le personnage de de Sénèque, au XVIIe siècle à travers la princesse de Clèves ou vers le devoir de mémoire au XXe siècle avec l’autobiographie fictionnelle de Perec. Dans le cas de La Mort de Sénèque de Tristan L’Hermite, tous les personnages appartiennent à l’histoire antique : ce sont des personnages historiques et l’intrigue se concentre sur un épisode de l’histoire qui a marqué le règne de Néron : la conspiration de Pison pour renverser l’empereur tyrannique. De cet épisode, c’est la mort du précepteur de Néron, le philosophe Sénèque, soupçonné de complicité qui semble le plus marquant pour définir la paranoïa et la folie furieuse du tyran. La distance antique légitime ici un modèle exemplaire : le stoïcisme de Sénèque, sa maîtrise de sa propre mort face à la tyrannie de Néron, propose au lecteur une sagesse qu’il invite à suivre et à adopter, tandis que l’histoire de la cour d’Henri II dans La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette sert de masque à une critique des mœurs de la société contemporaine. En effet, sous ce déguisement historique, c’est, en réalité, la tyrannie des apparences et la violence sociale de la cour de Louis XIV qui se trouvent dénoncées, et le renoncement final de la princesse, s’inspirant de la morale janséniste dont elle hérite de sa mère, propose un idéal de vertu qui s’y oppose directement.
Dans le roman naturaliste de Zola, l’échec du projet révolutionnaire de Florent qui vise à renverser le pouvoir par un coup d’État renvoie à un événement bien réel et encore proche, dans le temps, de l’époque du lecteur, celui du coup d’État du 2 décembre 1851. L’implication d’un individu fictif dans le cours de l’histoire offre à Zola l’occasion de proposer un diagnostic social : la morale n’est plus celle d’un exemple à suivre, mais celle d’une charge contre l’inertie satisfaite d’une société bourgeoise sous le Second Empire. Chez Perec enfin, l’évocation de la Shoah à travers le récit de la mort de la mère du narrateur et la description de l’île de W dans le récit fictif rappelant dans l’imaginaire de Perec enfant les camps nazis n’offrent plus ni modèle ni diagnostic, mais impose un devoir de témoignage : l’écriture de W ou le Souvenir d’enfance, trouée et lacunaire, ne prescrit plus une conduite, elle répond à la nécessité éthique de ne pas laisser disparaître ce qui a été détruit, redéfinissant ainsi le rapport entre histoire et morale littéraire. Ainsi la fonction morale de l’histoire se déplace du modèle exemplaire individuel (Tristan L’Hermite) à la critique des mœurs (La Fayette), puis au diagnostic social (Zola), pour aboutir au devoir de mémoire (Perec), qui redéfinit profondément le rapport entre histoire et morale littéraire.