En quoi La Mort de Sénèque de Tristan L’Hermite met-elle la tragédie au service d’une réflexion sur les rapports entre morale et histoire ?

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Mini-cours - En quoi La Mort de Sénèque de Tristan L’Hermite met-elle la tragédie au service d’une réflexion sur les rapports entre morale et histoire ?

La Mort de Sénèque constitue l’une des cinq tragédies composées par Tristan L’Hermite. Créée en janvier 1644 par la troupe de l’Illustre Théâtre de Molière, elle est publiée en 1645 chez Toussaint Quinet. Traditionnellement considérée comme l’une des grandes tragédies romaines évoquant la conjuration politique, aux côtés de Cinna de Corneille et de La Mort de César de Scudéry, elle se situe sous le règne de Néron, en 65 après J.-C., et prend principalement sa source dans les Annales de Tacite, mais également dans les œuvres de Suétone et de Plutarque. Elle met, en effet, en scène un épisode de la conjuration de Pison, mais surtout la mort du philosophe Sénèque, ancien précepteur de l’empereur Néron, qui se suicide sur ordre impérial. Le dramaturge propose, dès lors, à travers l’écriture de ces épisodes de l’histoire romaine, de s’interroger sur la question du pouvoir de la vertu face à la tyrannie avec le personnage de Sénèque, incarnation de la sagesse stoïcienne face à l’histoire en marche représentée par le couple Néron-Poppée figurant l’arbitraire du pouvoir absolu.

Les deux premières scènes d’exposition illustrent, en effet, cette démarche dramaturgique en représentant un empereur Néron satisfait d’avoir sacrifié son épouse Octavie au profit de sa maîtresse Sabine, tandis que Sabine lui rappelle que la mort d’Octavie n’a pas altéré la colère et la haine de ses ennemis contre lui. Elle le pousse alors à éliminer ses opposants et désigne Pison et Sénèque, dont elle critique l’hypocrisie d’un sage qui prône l’austérité et vit dans le luxe. Or, dans la scène suivante, Sénèque se voit refuser par Néron le droit de vivre, selon les principes de la sagesse stoïcienne, « bien loin du murmure et de l’empressement », retiré près de ses livres, loin du pouvoir et des affaires du monde.

Dans l’acte II, le personnage d’Épicharis, aimée par Lucain, permet également de réfléchir sur les liens entre morale et histoire à travers son incarnation sur scène du courage et des principes du mos majorum (malgré son statut d’affranchie), qui place l’intérêt général au-dessus de l’intérêt individuel et donc la conspiration contre Néron au-dessus de tout sentiment amoureux pour Lucain. Elle se confronte au refus de Pison de tuer Néron chez lui, mettant ainsi en scène les scrupules moraux du conjuré dans la mise en place du complot, et invite tous les conspirateurs à agir rapidement. Mais la trahison de Procule, amoureux éconduit d’Épicharis, à l’acte III, puis les aveux arrachés à Sévinus sous la menace, précipitent la perte des conjurés à l’acte IV et celle de Sénèque, pourtant innocent du crime dont Sabine l’accuse. La mort de Sénèque, suivie de celle de son épouse Pauline, au dernier acte, sur les instances de Sabine, rend compte de l’impossibilité de concilier la sagesse du sage et la raison d’État du tyran : dernier témoin d’un Néron qui fut autrefois vertueux, l’ancien précepteur stoïcien du prince meurt moins pour un crime dont il n’est que le complice que pour avoir incarné, par sa seule présence, la mémoire d’une morale que l’histoire en marche ne pouvait plus tolérer.

Il s’agit donc pour Tristan L’Hermite de représenter le conflit entre l’exigence morale du sage et la logique politique du tyran, et de s’efforcer, par le médium de la tragédie, d’exprimer une vérité morale que l’histoire seule ne peut garantir.

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